LA
FORET INTERDITE
préambule :
les références font appel
*aux éditions de poche folio junior pour Harry potter
à l'école des sorciers (ES), Harry Potter et la chambre des secret (CS), Harry
Potter et le prisonnier d'Azkaban (PA)
*aux éditions Gallimard pour Harry Potter et la coupe de Feu (CP), Harry
Potter et l'ordre du Phénix (OP), Harry Potter et le Prince de Sang mêlé (PSM)
Première partie : les données
1. Une forêt interdite
À proximité château de Poudlard se trouve une
forêt.
Dans le tome 1 (ES), où nous la voyons apparaître pour la première
fois, elle s’oppose nettement aux « jardinets proprets de Privet Drive » (Ch 2 p. 27)
auxquels Harry est habitué. Au contraire, la forêt est touffue, dense (Ch 13 p. 221). On apprend au fil des tomes qu’elle contient
des essences variées : de grands hêtres (ch 13 p.
221), des chênes (ch 15 p. 251), des pins (OP
Ch 30), des érables sycomores (CS ch 15), des ifs (OP ch 21).
C’est aussi dans cette forêt que Hagrid va chaque
année chercher les sapins qui décorent l’école (ES ch 12 p. 195) et même parfois du houx et du gui (PSM ch 15 p.338). C’est donc une forêt riche et conséquente.
C’est ce que confirme le tome 2 (CS) qui précise qu’il s’agit d’une
forêt vaste puisque Ron et Harry marchent pendant
au moins une demi heure, après avoir quitté le chemin principal, avant d’atteindre
le cœur de la forêt (Ch 15). Mais il y a une sorte
de géographie de la forêt puisqu’on peut relever l’existence de ce chemin
principal que les héros suivent à plusieurs occasions (ibid), d’où partent des sentiers. Au détour de ces
sentiers, se trouvent un ruisseau puis une clairière (ES Ch 15 p. 246 ; p.250). Enfin, le centre de la forêt est le
repaire d’Aragog (CS Ch
15). Plus on avance vers ce cœur de la forêt, plus la végétation est dense
et graduellement la forêt devient donc sombre : « les arbres devenaient
de plus en plus touffus et bientôt, ils [Ron et
Harry] ne virent même plus les étoiles au-dessus de leurs têtes. La lune avait
disparu, ils ne pouvaient plus compter que sur la lueur de la baguette magique
pour s’éclairer » (ibid p. 287
; voir aussi OP Ch 30 p.771).
On perçoit alors ici une nouvelle caractéristique de cette forêt : elle
est essentiellement sombre. Si cela est en grande partie du au fait que les
« intrusions » dans la forêt ont souvent lieu la nuit (qu’il s’agisse de la
punition dans le tome ou de la rencontre avec Aragog
dans le tome 2), il n’en reste pas moins que ce lieu est donc associé à un
atmosphère pesante, peu accueillante et même un peu oppressante.
Cette forêt, bien que proche du château, est interdite aux élèves.
Dumbledore
précise en effet qu'il est "interdit à tous les élèves sans exception
de pénétrer dans la forêt qui entoure le collège" (ES Ch 7 p. 129). Le directeur procède à ce rappel tous les ans
(OP Ch 11 p. 239).). On sait cependant que
les jumeaux Weasley ont tenté à plusieurs reprises
d’y pénétrer (ES Ch 8 ), ce qui est à mettre
au compte de leur tendance revendiquée à braver l’interdit. Mais en dehors
de ces bravades dont les jumeaux sont coutumiers et que Harry tend à répéter
lui aussi à plusieurs reprises, il arrive que les élèves soient envoyés dans
la forêt. C’est en effet là que se déroulera la retenue de Harry, Hermione,
Drago et Neville dans le tome 1.
En toute logique en effet, entrer dans un lieu interdit, sous couvert
des professeurs, ne peut se faire que dans le cadre d’un châtiment. C’est
bien ainsi que Rusard présente donc cette intrusion
lorsqu’il y accompagne les élèves consignés. On connaît son penchant pour
les méthodes extrêmement sévères, et il estime celle-ci adaptée puisqu’il
leur déclare : "ça m'étonnerait que vous en ressortiez" (ibid, Ch 15 p. 244). De fait,
cette punition n’est pas anodine puisqu’elle est l'alternative au renvoi,
comme le précise Hagrid lorsque Drago
tente de se soustraire à la visite forcée en invoquant l’influence de son
père (p. 245).
Pour quelles raisons alors cette forêt est-elle ainsi et si strictement
interdite ?
2. Les raisons de l’interdit
Les raisons de cet interdit ne sont jamais réellement données mais au
fil des années, en découvrant cette partie de Poudlard,
on peut sans problème les trouver. La raison qui semble évidente est la dangerosité
de ce lieu.
Cependant si la forêt regorge de créatures menaçantes, l’endroit a aussi
une mauvaise réputation persistante et pas toujours fondée. Percy qui aime
à montrer qu’il est au courant de tout dit que tout le monde sait qu'elle
est "remplie de bêtes féroces" (ES
Ch 7 p. 129).
* Une des rumeurs colportées par les élèves nous est donnée par Drago Malefoy. " Il y a
des tas de bestioles là-dedans, même des loups-garous, d'après ce qu'on m'a
dit."(ES Ch. 15 p. 244) En effet la présence des loups garous
reste un « on dit » car il n’y aura jamais de preuve. Hagrid
ne contredit pas Drago mais ne confirme pas cette
rumeur non plus. En revanche Ron l’accrédite dans
le tome 2. (CS p. 284) « Mais il parait qu’il y a des … heu … des
loups-garous dans la forêt ». Il n’y a qu’un seul loup garou dont on est
certain qu’il occupa la forêt, ce fut Lupin. (PA Ch. 20 p. 408) Mais
cela ne dura qu’une nuit. Les loups garous ne sont pas des créatures appréciées
dans le monde de la sorcellerie donc il semble assez normal que l’on associe
ces créatures avec ce lieu assez inhospitalier. Les loups garous représentent
le mal, pourquoi ne vivraient ils pas dans un endroit qui est tout sauf accueillant
? Cette rumeur ne fait que renforcer l’interdiction de pénétrer dans la forêt,
elle sert à protéger les enfants.
* Une autre rumeur concerne la présence de trolls, on en est informé par
des dires de Tom Jedusor lorsqu’il parle des ennuis
rencontrés par Hagrid lors de sa scolarité (CS
Ch. 17). Mais la petite tendance aux mensonges du futur Voldemort
surtout lorsque cela concerne le garde chasse peut nous faire douter de la
présence de trolls dans la forêt.
Outre les créatures supposées vivre dans la forêt d’après des rumeurs
entretenues par les générations passant à Poudlard
il y en a dont on a la preuve de l'existence.
* La créature qui, avant sa mort dans Harry et le Prince au sang mêlé,
semble être un peu la reine de la forêt, à elle seule justifie l’interdiction.
Il parait assez normal que le directeur ne souhaite pas qu’un de ses élève
se retrouve face à une araignée géante. Aragog est
une araignée recueillie par Hagrid vivant au centre
de la forêt. Sa présence est évoquée dans les tomes 2 et 6 (CS Ch.
15 ; PSM Ch. 19). Mais il n’y a pas qu’une seule araignée géante, elle
vit avec sa « famille » qui n’est pas beaucoup plus rassurante ; certains
membres de ce clan mangeront sans sourciller un humain.
* Autres créatures, autre danger : les centaures. (ES Ch. 15 p.
248 et suivantes). Il y en aurait une cinquantaine dans la forêt interdite
(OP ch. 33). Même s’ils apparaissent comme étant assez calmes, Hagrid leur reconnaît un caractère peu amical dans le tome
1. Ces créatures ne paraissent pas trop dangereuses pour Harry car possédant
des caractères différents : si Ban est agressif, Ronan est neutre, quant à
Firenze il est même très amical (ES Ch. 15). Mais ils se révèlent brutaux
lors de la cinquième année de Harry, lorsque Firenze devient professeur à
Poudlard. Hagrid parle
de leur brutalité dans le tome 5 : (OP Ch. 30 p. 770) ils "sont
dans une fureur noire. Si je ne m'en étais pas mêlé, ils auraient tué Firenze
à coups de sabots". Même sans l’interdit peu d’élèves seraient enclins
à une promenade en forêt car la colère des centaures pourrait leur faire regretter
leur intrusion dans cet endroit.
* Il y aussi des créatures que peu d’élèves peuvent voir mais que Hagrid est fier d’être probablement la seule personne en Grande-Bretagne
à avoir domestiqué ; il les attire avec une demi-carcasse
de vache. Ce sont les Sombrals. : "Je pense
qu'il vaut mieux voir ces créatures dans leur milieu naturel. Ce qu'on va
étudier est plutôt rare. Je crois bien que je sui la seule personne au Royaume-Uni
à en avoir dressé" (OP CH 21 p. 499). Leur description nous
laisse penser que ce n'est pas vraiment un mal que de ne pas les voir (ibid
p. 501) : "une tête de dragon, le corps squelettique d'un grand
cheval ailé presque entièrement noir", "une longue queue
noire" puis le sombral "baissa la tête et commença à arracher de
ses crocs pointus des lambeaux de chair à la vache morte". Si l'on
voit ces créatures c'est que l'on a assisté à la mort de quelqu'un ; donc
elles sont loin d'être très rassurantes, et renforcent l'idée d'une forêt
peuplée d'êtres effrayants.
* Il y aura des créatures qui feront un passage éclair dans la forêt mais
qui n'en sont pas des moins féroces. Gardien de la trappe qui ouvrait sur
le chemin de la pierre philosophale, chien à trois têtes, qu’on peut calmer
grâce à un air de musique, Touffu est l’une d'entre elles.
« Enfant : Qu'est-il arrivé à Touffu ?
JKR : J'adore les lecteurs attentifs... Vous verrez qu'à Poudlard, tout ce qui est dangereux finit par se retrouver
dans la forêt... Et c'est là que Touffu a été remis en liberté. Il y rôde
donc maintenant. » (12 mars 2001 devant le Blue Peter TV Show.) Touffu rappelle beaucoup Cerbère, le
chien attaché par des chaînes aux portes d’Achéron, fleuve des enfers. Cerbère
était le dernier travail d’Hercule, Touffu le premier d’Harry. JK. Rowling le reconnaît Touffu
n’est pas un créature des plus inoffensive, c’est pourquoi il ne resta pas
à Poudlard une fois sa tâche accomplie. La forêt servira également
de refuge pour les dragons dans Harry et la Coupe de Feu et pour Graup,
le frère géant de Hagrid, dans L’Ordre
du Phénix. Quand les dragons apparaissent (CP ch
19 p 292 ) on a pas d'eux une description très rassurante
« quatre énormes dragons à l’air féroce se dressaient sur leurs pattes
de derrière » « le coup tendu, ils rugissaient, mugissaient, soufflant
leur gueule ouverte, hérissée de crocs acérés, des torrents de feu qui jaillissaient
vers le ciel noir ». Quand à Graup, lui est
d'abord décrit par son environnement "la tanière d'une animal"(OP
Ch. 30 p. 774). Il apparaît d'abord comme "un monticule de terre"
qui s'avère finalement être doué de respiration, ce qui met Hermione au bord
des larmes. Hagrid veut "lui apprendre les
bonnes manières et montrer à tout le monde qu'il est inoffensif"
(ce qui désespère Hermione !). Graup est "une
énorme créature" (l'imprécision du terme est notable !). Cependant
Graup est un "avorton" aux yeux des géants : il
ne mesure que cinq mètres (p. 776). La présence de Graup
est si inquiétante qu'elle a fait fuir les autres créatures de cette partie
de la forêt (p. 777). Puis suit une description plus précise : "Graup était étrangement difforme. Ce que Harry avait
pris pour un gros rocher recouvert de mousse, à gauche du monticule, était
en réalité la tête de Graup. Beaucoup plus grande
par rapport à son corps que celle d'un humain, elle était parfaitement ronde
et recouverte d'une toison de boucles courtes et serrées d'une couleur de
fougère. L'ourlet d'une oreille unique, grande et charnue, était visible au
sommet de sa tête qui paraissait attachée directement aux épaules comme s'il
n'avait quasiment pas eu de cou (...) Harry voyait la plante de ses énormes
pieds, nus et crasseux, semblables à deux luges posées l'une sur l'autre".
Même si Hagrid tentera de le "dresser"
il restera un géant dangereux qui devra retourner en montagne au grand soulagement
des autres habitants du lieu, Graup restera sans
doute la créature la plus dangereuse ayant habité dans la forêt.
* Enfin, l'un des cours avec Hagrid comme professeur
qui restera dans la mémoire des élèves est leur rencontre avec des hippogriffes
(PA Ch 6 p128) « le corps, les pattes
arrière et la queue d’un cheval mais leurs pattes avant, leurs ailes et leur
tête semblaient provenir d’aigles monstrueux dotés de longs becs d’une couleur
gris acier, et de grand yeux orange. Leurs pattes avant étaient pourvues de
serres redoutables d’une quinzaine de centimètre de long. » En temps normal
les hippogriffes vivent eux aussi dans la forêt, et se sont la encore des
créatures peu recommandables ; M. Malefoy se servira
d’ailleurs de cet argument pour faire tuer Buck.
En fait la forêt fait peur, mais plus par ce que l’on ne sait pas d’elle
que pour ce que l’on en sait. On craint ses habitants, surtout ceux qui peuvent
être dangereux parce qu'on ne sait pas s’ils sont là ou pas… Et cette crainte
permet à Dumbledore de faire respecter son interdit,
il viendrait à l’idée de peu d’élève de s’aventurer dans la forêt interdite.
Pourtant pour certains élèves c’est un devoir que de braver l’interdit, alors
ils se font une joie d’aller visiter la forêt.
Mais si la priorité de Dumbledore est bien la
sécurité de ses élèves pourquoi garde-t-il ce lieu regorgeant de créatures,
plus dangereuses les unes que les autres, si près du château ?
3. Pourquoi conserver si près du château une forêt si dangereuse
?
La Forêt Interdite apparaît comme une barrière entre le château de Poudlard, ses environs, qui représentent le ‘positif’, le
‘sécurisé’ (sorciers bienveillants de Pré-au-Lard,
élèves, profs de l’école) et le monde extérieur qui est plutôt hostile (les
moldus auxquels on dissimule la vue du château, la guerre
dès le tome 5). C’est pourquoi le château est protégé par de nombreux charmes
et sortilèges.
Mais Poudlard bénéficie également d’une protection
de type ‘physique’ (géographique) (cf la carte dessinée
par JKR, voir illustration plus bas). Le domaine est entouré d’un long mur
d’enceinte (id.). Le château est construit sur une falaise à la manière des
châteaux forts moyenâgeux. Enfin, il est bordé d’un vaste lac (CF,
Ch. 26) rempli de créatures réputées dangereuses (au sud), de Pré au Lard
(au nord-est) et de la Forêt Interdite à l’ouest (id.).
Carte de Poudlard inspirée d'un dessin de JK
Rowling (voir l'original ici
et les explications de JK Rowling en Français ici)
Le rôle premier de la forêt Interdite est donc un rôle défensif : son
épaisseur, ses créatures dangereuses, son emplacement géographique … viennent
s’ajouter aux sorts déjà cités dans la protection du château et de ses habitants.
Son rôle est de dissuader toute possible intrusion étrangère (moldue ou bien sorcière). Elle est donc nécessaire à l’équilibre
interne de Poudlard.
De plus, une forêt (même Interdite) ne saurait être infranchissable. C’est
pourquoi l’on peut dire qu’elle est plus qu’une simple barrière à proprement
parler. La Forêt Interdite est une ‘zone intermédiaire’, une frontière. Frontière
entre l’intérieur (Poudlard) et l’extérieur (le
reste du monde), entre le monde des hommes / des sorciers et le monde des
créatures magiques (souvent dangereuse). Or, nous avons déjà vu comment il
est facile de franchir celle-ci. C’est précisément cette perméabilité qui
rend la Forêt Interdite doublement dangereuse : des élèves peuvent y entrer
et des ennemis en sortir.
Ce danger n’est pourtant pas négligé par Dumbledore
: c’est là qu’intervient Hagrid.
À plusieurs reprises, J. K. Rowling insiste
sur le fait que la cabane d’Hagrid se trouve en
lisière de la forêt (ES, ch. 8 p. 143 et PA, ch. 6, p. 126)
désignant ainsi son propriétaire comme le gardien de cette forêt / frontière.
En effet, dès le premier tome, Hagrid se présente
à Harry comme le garde-chasse de la Forêt Interdite. Il l’est devenu après
son renvoi de l’école : « J’ai été élève à Poudlard
[…] on m’a renvoyé. J’étais en troisième année. Ils ont cassé ma baguette
magique en deux et tout ça … Mais Dumbledore m’a
permis de rester comme garde-chasse » (ES ch. 4, p. 65). À ce titre,
il est chargé de la régulation de la vie forestière en général, c'est-à-dire
de tâches telles que l’entretien des sentiers, le recensement des créatures
qui y vivent …
À force de côtoyer la forêt, Hagrid en connaît
tous les secrets. Par exemple, il a une connaissance intuitive sûre de celle-ci
et sent les présences qui y vivent puisqu'il détecte que "il y a dans
cette forêt quelque chose qui ne devrait pas y être" (ES,
ch. 15 p. 248). De même, il sait la ‘maîtriser’. Ainsi, lors de la punition
infligée à Harry, Ron, Hermione et Draco dans le tome 1, Hagrid leur
dit : "Tant que vous serez avec moi et Crockdur,
rien de ce qui vit dans la forêt ne vous fera de mal" (ES,
ch 15 p. 246). Cela signifie qu’il joue un rôle de ‘protecteur’
entre les sorciers et les créatures magiques de la forêt.
Mais c’est également en la personne d’Hagrid
que J. K. Rowling nous rappelle que la Forêt Interdite
et ses créatures ne sont pas exclusivement dangereuses. Pour preuve, le tome
6 nous précise les rapports qu’entretient Hagrid
avec la forêt. En effet, Harry et Ron y rappellent
la passion de Hagrid pour ses créatures (PSM,
Ch 11 p. 257) : Hagrid a donné un
ours en peluche à un bébé dragon, il a chanté des berceuses à des scorpions
à dard et à ventouses, il a tenté de raisonner son demi-frère, et il parle
enfin d'Aragog … Hagrid
est donc celui qui prend "soin" des créatures de la forêt, des créatures
magiques en général, ainsi que le signale la nature de son poste de professeur.
La forêt n'est pas pour lui un milieu hostile mais une ressource de vie
magique, là où elle est pour Slughorn un lieu qui
contient des éléments magiques qu'il pourra utiliser pour ses potions. En
effet, lors de la soirée de l'enterrement d'Aragog
(PSM, Ch 22 p. 530) Slughorn
se montre très intéressé par les créatures de la forêt interdite pour tous
les ingrédients de potions qu'elles représente. Ainsi, il lorgne sur le crin
de Licorne que Hagrid finira par lui donner, écoute
ses explications sur l'élevage de Botrucs (p. 536)
mais il parle surtout d'Aragog, lorsqu'il se rend
compte que sa présence dans la forêt n'était pas une rumeur : en effet, elle
est une accromentule dont le venin est très précieux (il en prendra
d'ailleurs un peu sans le dire à Hagrid).Si Hagrid est garde-chasse, il l'est donc au sens de la préservation
et de soin de la vie, et non au sens de l'exploitation de son "contenu".
Hagrid est donc une figure
centrale du rapport à la forêt ; il apparait comme
le passeur, le frontalier, celui qui protège la forêt autant qu'il l'observe
et la garde, ou qu'il en interdisse l'entrée, conservant aussi des rapports
amicaux avec les créatures potentiellement dangereuse qu'elle abrite.
Mais on peut se demander si la présence d'Hagrid
suffit réellement à rendre une forêt si périlleuse inoffensive.
Deuxième partie : Le problème
1. La forêt apparaît pourtant comme un lieu dangereux échappant
régulièrement au contrôle de toute autorité, et malgré toutes les précautions
prises par Dumbledore et Hagrid.
Bien qu'il apparaisse comme le lien entre la forêt et Poudlard, Hagrid semble parfois
être dépassé par la force inhérente de la forêt. Des tensions apparaissent
peu à peu entre Hagrid et les habitants de la forêt,
montrant par la même occasion que la forêt interdite peut échapper à tout
contrôle.
Ainsi, au fil des aventures, on peut se rendre compte que des tensions
commencent à naître. Hagrid précise ainsi que suite
à l'épisode de la forêt dans le premier tome, "les centaures sont
furieux" contre lui (OP p.769-770.).
Le tome 6 est un véritable tournant dans la relation entre le garde et
ses habitants. Alors que jusqu’ici Hagrid semblait
être un des seuls humains à pouvoir se mouvoir au sein de la forêt, la mort
d’Aragog va bouleverser cet état de fait.
Ainsi, pendant l’agonie de l’araignée géante, Hagrid
évoque le fait que les enfants d’Aragog s’agitent,
au point que seul Hagrid peut désormais peut les
approcher (PSM ch 11 p. 257). Il est donc
encore toléré dans le cœur de la forêt interdite, bien que le danger se fasse
imminent. Mais lorsque Aragog meurt, Hagrid doit se rendre à l’évidence, il ne peut plus se rendre
au cœur de la forêt, les enfants d’Aragog ne le
laissant plus s’approcher de leur toile . Il déclare alors résigné que "c'est
la première fois qu'il y a un endroit de la forêt interdite où je ne peux
plus aller" (p. 532).
On peut dès lors s’interroger sur le rapport réel entre Hagrid et la forêt. Celle-ci semblait le tolérer en raison
de l’amitié du garde-forêt pour certaines créatures
de la forêt, au point que celles-ci apparaissent presque comme apprivoisées
par l’homme. Mais avec la mort d’Aragog, la forêt
semble retourner à son état sauvage et dangereux, même pour Hagrid.
Elle semble peu à peu s’échapper de tout contrôle, devenant un lieu autonome
et libre de toute dépendance avec le monde des sorciers.
La forêt peut même devenir le repaire de l’ennemi juré de Harry Potter,
Voldemort lui-même. On pourrait s’étonner de la
présence du seigneur des Ténèbres aux portes même de Poudlard,
vivant parmi des créatures magiques en contact avec Hagrid.
Certes, Voldemort n’apparaît pas sous une forme
réellement humaine ou « sorcière », mais sous une forme de « demi-vie », comme
le précise Firenze (Tome 1, p. 253). Il y erre dans le sanctuaire végétal
comme un damné, qui semble tolérer cette âme errante.
Les rapports entre la forêt et Voldemort apparaissent
alors ambigus. Car la forêt n’est pas seulement un refuge pour Voldemort, celui-ci y trouve surtout les ressources suffisantes
pour se maintenir vivant et préparer son retour. Ainsi la forêt lui offre
un moyen de subsistance en le laissant se repaître du sang des licornes (Tome
1 p 252). Bien qu’un tel acte soit un des pires outrages qu’on puisse faire
à la plus pure des créatures de la forêt, comme le rappelle Firenze (tome
1, p. 254), une grande partie de ses habitants l’acceptent. Comme l’explique
le centaure Bane, la présence de Voldemort
et ses actes sont nécessaires, ils sont dans l’ordre des choses (« Nous
avons fait serment de ne pas nous opposer aux décisions du ciel », « Les
centaures se soumettent aux décrets du destin », p.253) Cependant, une
autre partie de la forêt se rebelle contre ce fatalisme et choisit de lutter
contre cette présence. Elle s’incarne dans le personnage de Firenze, qui choisit
d’aider Harry Potter dans son face-à-face avec Voldemort
(tome 1, p.252-253).
La forêt semble donc parfois échapper à tout contrôle et peut devenir
un lieu éminemment dangereux, mu par une sorte de fatalisme résigné, comme
obéissant à un dessein non-révélé aux yeux des sorciers
? La forêt a-t-elle eu raison ou tort de tolérer la présence de Voldemort ? Obéit-elle à une raison supérieure, inaccessible
aux sorciers ? Rien n’indique que les centaures comme Bane ont eu raison d’obéir au « Destin » au point de laisser
Voldemort errer dans la forêt et y tuer les plus
pures des créatures. Car comme le rappelle Firenze, « il arrive qu’on se
trompe en lisant le destin dans les planètes » (p.255).
On ignore donc les raisons profondes qui ont poussé la forêt et ses créatures
à tolérer l'intolérable, mais ces évènements démontrent parfaitement que la
Forêt demeure un lieu échappant parfois à tout contrôle, même celui d'Hagrid.
2. L’autonomie de la forêt
Si la forêt peut ainsi échapper au contrôle de celui qui est censé en
être à la fois le gardien et le passeur, c’est qu’elle possède une autonomie
bien plus grande qu’on ne pouvait le penser.
En effet, entrer dans la forêt, ce n’est pas simplement passer d’un lieu
à un autre. Outre la dimension de danger déjà soulignée, il faut en réalité
accepter les règles qui la régissent. Nous avons déjà vu que ces règles pouvaient
être personnifiées par certaines créatures qui y habitaient. Mais il semble
qu’indépendamment de ces animaux ou de ces êtres hybrides auxquels il est
facile de reconnaître une liberté d’action, il faille aussi tenir compte de
la dynamique propre de la forêt.
Elle n’est en effet pas un lieu dont on sort indemne ou identique à la
manière dont on y est entré. Et Harry en fait l’expérience dès sa première
visite : au bout de quelques temps passé au sein de cet environnement, son
attention à son environnement n’est plus la même : son ouïe s’affine et il
se met à percevoir « chaque sifflement, chaque brindille » (ES Ch 15 p. 250). La forêt agit donc comme un maître qui a quelque
chose à apprendre à son élève : elle en appelle à son attention et lui permet
de prendre conscience de choses qui passent pour lui inaperçues en temps normal.
Il n’est pas étonnant alors de voir Hagrid lui-même
si intuitif lorsqu’il se déplace dans la forêt, et même de manière plus permanente,
puisque c’est au quotidien qu’il vit cet étrange apprentissage. Ainsi, dès
la première rencontre avec Hagrid, (ES ch
1 p. 24), au moment de laisser Harry à Privet Drive, c’est « un long hurlement de chien blessé
» qu’il pousse, comme si son lien avec l’animalité propre à la forêt était
déjà devenu si intime qu’il ne puisse, lors d’une émotion forte, le réprimer.
La forêt a en somme déteint sur lui qui en est si proche. Et de fait, on verra
souvent Hagrid à l’affût, attentif aux détails,
presque à la respiration des lieux, en tous cas, en percevant intuitivement
l’ordre (ES Ch 15), d’une manière différente
de celle que les Centaures possèdent naturellement, comme si lui l’avait réellement
développée au contact de la forêt.
L’action indépendante de la forêt est donc réelle, et elle est puissante.
Elle agit en effet aussi sur ce qui est a priori inanimé. Il faut en effet
souligner le destin particulier de la Ford Anglia
de M. Weasley (CS Ch
15 p. 289). Abandonnée dans la forêt après l’escapade de Harry et Ron, alors qu’elle était une simple voiture devenue volante
sous l’effet de la magie humaine, elle est devenu un être quasi-vivant. Elle
avance en effet vers les deux garçons comme « un gros chien turquoise venu
accueillir son maître » et Ron s’étonne : «
Regarde, à force de vivre dans la forêt, elle est retournée à l’état sauvage
». La voiture a changé d’apparence, elle est « couverte de boue », ses ailes
sont rayées.
Mais ce n’est pas tant cet aspect de la métamorphose qui doit nous étonner.
En fait, d’objet inerte, elle est devenu un objet qui possède en propre une
vie, qui est véritablement autonome ainsi que nous le dit le texte : « Apparemment,
elle s’était habituée à se promener toute seule dans la forêt ». Aucun
doute alors : la voiture est vivante, comme si la forêt lui avait insufflé
la force vitale qui est la sienne et qui la parcourt.
Mais cette force vitale n’est pas simplement inoffensive. En effet, on
peut voir la manière dont Aragog a évolué à partir
du moment où elle s’est mise à vivre dans la forêt. On sait en effet que tant
qu’Hagrid l’hébergeait au château même, elle n’a blessé ni attaqué
personne. Pourtant lorsque Ron et Harry en font
la connaissance (CS Ch 15 p. 289 et suivantes),
elle est loin de semble si peu dangereuse. Elle a bien conservé toutes ses
caractéristiques humaines : elle parle, vit dans ce qui semble être une sorte
de palais avec un « dôme en toile d’araignée », elle vit selon le schéma
humain du couple avec Mosag et ses enfants.
Pourtant, elle n’hésite pas un instant à sceller de sort de Ron et de Harry en prononçant leur mise à mort ; elle s’avère
ainsi cruelle et agressive, chose dont Hagrid lui
ne prendra jamais conscience du fait de son lien privilégié avec elle. Tout
se passe donc comme si la forêt devenue son habitat avait renouvelé en elle
son animalité innée, sa dangerosité même.
L’effet de la forêt est donc bien réel. Il ne s’agit pas simplement d’un
environnement qui agirait comme un décor un peu sombre. La forêt interdite
est une force à part entière, un quasi-personnage dont on a vu combien même
Hagrid pouvait perdre le contrôle, tant elle agit librement
et selon des lois qui lui sont propres.
Force est alors de reconnaître qu’il faut accorder à cette forêt un statut
particulier et une fonction singulière au sein de l’univers magique qui est
celui d’Harry Potter.
Troisième partie : quel statut alors pour cette forêt ?
Dans l’imaginaire occidental, les forêt ont généralement, outre l’aspect
simplement nourricier, trois fonctions principales : elles renferment un
peuple merveilleux et sont le refuge d’une dimension magique oubliée ;
elles incarnent aussi l’imaginaire humain en se peuplant d’animaux
plus étranges et souvent terrifiants les uns que les autres ; enfin, elles
accueillent bandits et résistants qui y trouvent une cache inaccessible.
Nous avons vu comment la forêt interdite qui borde Poudlard
retrouvait certains de ces deux derniers aspects. Hagrid,
dans la valeur la plus élémentaire de sa fonction de garde-chasse, incarne
d’une certaine manière l’aspect nourricier de la forêt. Mais celle-ci est
bien plus riche d’imaginaire. Elle est d’une part le lieu où l’on pense
que vivent les créatures de tout genre que le monde magique peut contenir,
y compris lorsque tout ceci n’est que l’effet de rumeurs infondées. Mais elle
est aussi d’autre part un endroit suffisamment vaste et retiré pour que chacun
y trouve refuge, de l’innocent pourchassé (Buck), à ceux qui demandent
un asile temporaire (Croupton senior ou Lupin métamorphosé),
en passant malheureusement par les hôtes les plus indésirables (Voldemort en personne, sous sa forme larvaire).
Reste alors à savoir si la forêt incarne aussi le merveilleux et la
puissance magique qu’elle revêt dans les grandes traditions des mythes
et des légendes de nos forêts.
Dès la première visite dans cet endroit, Harry va découvrir cet aspect
à travers une créature parfaite : la licorne (ES Ch
15 p. 251). Celle-ci est blessée, mais sa blancheur illumine le lieu pourtant
sombre, et d’ailleurs visité de nuit : « Ses longues jambes minces s’étaient
repliées dans sa chute et sa crinière étalée formait une tache gris perle
sur les feuilles sombres. » La licorne sera décrite à Harry par le Centaure
Firenze comme étant « un être pur et sans défense ». On peut alors considérer
que ce n’est pas un hasard si c’est là la première créature que Harry rencontre
dans la forêt. Elle incarne un aspect essentiel de la forêt, celui qui touche
à la fois au merveilleux et à la pureté encore inaltérée.
1. La forêt comme lieu du merveilleux
Outre leur aspect pur, les licornes sont aussi l’emblème de ce que la
forêt contient de plus beau et de plus lumineux. C’est ainsi d’ailleurs que
Harry le ressent lors de sa première vision de la licorne : « Harry n’avait
jamais rien vu d’aussi beau et d’aussi triste » (ES Ch 15 p. 251). La licorne est en effet l’emblème par excellence
de la créature féérique. Elle est la créature du
bien, la figure inversée du loup et de l’ours dans les contes médiévaux, tant
dans son apparence que dans ses vertus. Qu’elle soit alors la première créature
que voit Harry dans la forêt interdite nous entraîne aussi dans une toute
autre direction que celle précédemment développée : celle du merveilleux.
Le merveilleux est ce domaine dans lequel l’inattendu surgit, et ce sous
une forme souvent séduisante, enchanteresse. C’est celui que l’on trouve généralement
développé dans les contes, dont l’action se déroule dans la forêt précisément
parce qu’elle présente un cadre où la civilisation, et avec elle la raison
technicienne, s’arrête. D’autres forces agissent alors, plus imaginaires :
les formes végétales prennent vie, les épreuves s’y multiplient et c’est à
ses ressources profondes que le héros doit faire appel, au fond de son caractère.
On ne triche pas avec le merveilleux, il est l’exigence d’une vérité profonde
qu’il faut aller chercher derrière les apparences. « Il était une fois,
dans une forêt profonde…. » disent les contes.
La forêt interdite est-elle alors aussi ce genre de forêt merveilleuse ?
C’est en tout cas ce que l’on pourrait affirmer au vu de la description
qui nous en est proposée dans le tome 3 alors que nos héros approchent de
Noël (PA Ch 11 p. 235) : « Au dehors,
la forêt interdite paraissait enchantée, avec ses arbres parsemés de neige
aux reflets d’argent, et la cabane de Hagrid ressemblait
à un gâteau recouvert de sucre glacé ». Cette brève description est explicite
: elle amène la forêt du côté des contes, on pense en particulier à Hansel et Gretel évoqués
par la cabane de Hagrid. C’est bien sûr le moment
où se déroule l’action qui veut cela. Mais c’est aussi le regard des héros
qui peut provoquer cela. La période de Noël est l’occasion de regarder différemment
les choses, la neige transfigure les paysages. Cette forêt, souvent inhospitalière
se révèle tout à coup sous un autre jour, celui de la forêt enchantée. Cela
signifierait alors qu’elle contient des solutions inattendues, et l’on sait
bien que c’est en grande partie grâce à elle que bien des créatures sont sauvées,
à commencer par Buck et Sirius dans le Prisonnier d’Azkaban (PA Ch 21 p.
423 puis 428) La blancheur et l’argent qui sont devenus les couleurs de la
forêt en lieu et place des traditionnelles teintes sombres et inquiétantes
évoquent la licorne ou les patronus dont on connaît
la fonction protectrice. La forêt est donc transfigurée, elle a révélé, au
détour d’une nuit de neige, son aspect féerique.
Cet aspect ne nous est pas totalement inconnu. On a déjà vu comment la
Ford était revenue à un état sauvage (qu’elle n’avait pourtant jamais pu connaître,
ayant toujours fréquenté les routes et le bitume). Nous savons en fait depuis
le tome 1 que « la forêt est pleine de secrets » comme l’a déclaré
le centaure Ronan (ES Ch 15 p. 248). Ici,
ces secrets se révèlent positifs et séduisants. La forêt connaît les secrets
des uns et des autres, elle les abrite et les révèle parfois le moment venu.
Ainsi en est-il de Croupton senior dans la Coupe
de feu (CP Ch 28 p. 494 et suivantes).
C’est un être sans défense que révèle alors la forêt aux yeux de Harry, un
être blessé, épuisé, au bord de la raison, tout comme il est au bord de cette
forêt qui semble pourtant l’entendre. En effet, c’est aux arbres que dans
sa folie il parle, comme s’il était entré dans un univers différent. Mais
tant qu’il était aux abords de la forêt en compagnie des arbres, il ne lui
arrivait encore rien. Il ne survivra pas en revanche à la rencontre des humains
qui va suivre.
La forêt révèle donc bien un autre ordre, un ordre merveilleux. Mais derrière
la beauté de cet aspect, on sent déjà que se cache une étrange puissance.
2. La forêt comme lieu d’un pouvoir animal ancestral
La forêt est l’endroit qui n’a pas encore subi la transformation des techniques
humaines. Elle symbolise en ce sens une nature primitive encore vierge et
pure. Cette virginité se retrouve donc à nouveau incarnée
par les Licornes qui habitent la forêt. Mais cette pureté n’est pas simplement
positive. Si la licorne est en effet sans défense, d’autres créatures, elles
aussi non domestiquées par l’homme présentent des possibilités plus violentes.
Nous avons d’ailleurs vu que la forêt agissait comme pour ramener ce qui était
civilisé à un état plus sauvage (au sens propre du terme, littéralement dérivé
de Silva, la forêt).
La forêt est donc le lieu de l’état premier des choses. Cette force primordiale,
cet aspect ancestral se retrouve de manière presque explicite dans la communauté
des Centaures, dont on apprend dans l’Ordre du Phénix qu’ils « ont
beaucoup d’influence » dans la forêt (OP Ch 30 p. 770).
Dans la mythologie gréco-romaine, les centaures sont les représentants
de forces premières. Ils se divisent en deux branches : l’une, la lignée de
Chiron, est issue des amours de Cronos et de Philyre,
l’autre la lignée de Centauros, naîtra d’Ixion et
de Nuée. Chiron est un centaure immortel et sage, ami d’Heraklès,
qui acceptera de céder son immortalité à Prométhée, lui-même ami des hommes.
Il incarne donc une force profitable aux hommes. On peut considérer que Firenze
lui ressemble beaucoup. La lignée qui descend de Centauros
au contraire est une lignée brutale : ainsi, agissant à l’invite d’Arès et
Eris (la discorde) à une noce, ils s’enivrent et tentent de
violer la mariée et ses amies. Ils représentent donc la force débridée, la
démesure dans toute ce qu’elle peut avoir de maléfique. On reconnaît ici facilement
la figure de Bane et plus encore de Margorian.
Les Centaures sont les créatures les plus intelligentes de la forêt (ibid) mais ainsi que le dit Hagrid
dès le tome 1 « Ils savent beaucoup de choses. L’ennui c’est qu’ils ne
sont pas bavards » (ES Ch 15 p. 250). Ce savoir des Centaures, Bane,
leur premier chef, le revendique comme étant en quelque sorte leur bien propre,
comme si les Centaures étaient détenteurs d’un réel secret qu’ils ne partagent
pas. Et l’on découvre au fil du texte en quoi consiste ce savoir : il s’agit
en quelque sorte de l’ordre des choses, de la fatalité. Les centaures scrutent
le ciel, observent la position des planètes, ils connaissent les décrets du
destin ; ce n’est donc pas un hasard si Firenze finira par enseigner la divination
dans le tome 5, rappelant d’ailleurs qu’il eût préféré donner ses cours dans
la forêt interdite elle-même, comme si c’était là une condition favorisant
l’exercice de son art (OP Ch 27 p.673). Connaître
ainsi le devenir des choses, c’est connaître leur ordre, la manière naturelle
dont elles doivent se passer. Les centaures font ainsi figure de sagesse ancestrale,
celle qui sait mais ne dit pas, celle qui reste fermée aux non-initiés et
qui pourtant pourrait souvent livrer la clé des situations.
Les Centaures représentent donc bien une force magique à part entière,
ainsi que le montre la fontaine de la fraternité magique qui se trouve au
ministère (OP Ch 7 p. 147) et qui rassemble
les différents membres de la communauté magique : sorcier, sorcière, elfe,
gobelin et Centaure.
Mais cette sagesse n’exclut pas la violence. Bane
incarne cette force notamment lors de son emportement face à Firenze qui,
dans le tome 1, accepte Harry sur son dos. Bane
rappelle Firenze à ses « devoirs » et à son « serment », celui de taire ce
qu’il sait. Mais il s’indigne aussi de voir Firenze accepter de servir un
homme. Bane nous montre donc que la puissance des centaures, qu’elle
soit théorique (la connaissance et la divination) ou physique (et l’on sait
que les Centaures peuvent être puissants au vu du l’attaque qu’ils mène contre
Ombrage dans l’Ordre du Phénix Ch 33 p. 844
et suivantes) ne saurait être domestiquée par les hommes. C’est Margorian qui reprend ici le rôle de Bane
et rit de la lecture de l’article de loi que lui
fait Ombrage, tout comme plus loin, ils considèreront Harry comme étant «
déjà presque un homme » alors qu’il est loin d’avoir atteint la majorité telle
qu’elle est définie par le Ministère de la Magie. C’est que les lois des hommes
ne s’appliquent pas aux Centaures. La forêt elle-même n’obéit pas ces lois
là car elle est, comme le déclare Margorian, la
forêt des centaures et non celle des hommes (ibid).
Cela ne signifie pas que les forces sylvestres soient chaotiques. Mais cela
implique en revanche qu’elles ne sauraient être maîtrisées par l’être humain.
Dans le monde magique, cela a alors des conséquences importantes : les
réglementations magiques n’ont pas cours dans la forêt. La magie s’y déploie
selon sa propre logique qui peut parfois être alors totalement débridée et
dévastatrice. Ainsi, la révolte des mêmes centaures à l’égard d’un des leurs
dit assez que de tels pouvoirs se retournent violemment et rapidement, sans
qu’on puisse réellement maîtriser ces renversements. On comprend mieux alors
pourquoi les êtres peuvent y retrouver un état sauvage et pourquoi les créatures
animales y vivent. La forêt nourrit leurs forces primitives, elle ne les bride
pas, elle leur laisse libre cours. Rien n’aurait empêché les enfants d’Aragog
de dévorer Harry et Ron, rien n’empêche le déchaînement
de la fureur des Centaures. Et Hermione manque de provoquer sa propre fin
en avouant avoir voulu utiliser les Centaures pour se débarrasser d’Ombrage,
et c’est un centaure gris qui le déclare directement : « Tu croyais peut-être
que nous étions de mignons petits chevaux doués de paroles ? Nous sommes un
peuple très ancien qui n’acceptera jamais les insultes et les invasions de
sorciers ! Nous ne reconnaissons pas vos lois, ni votre prétendue supériorité
» (OP CH 33 p. 849). Les humains ne doivent alors leur salut qu’à une
autre force, tout aussi potentiellement dévastatrice : celle de Graup.
La forêt manifeste ainsi un autre ordre que celui de la magie humaine
et policée enseignée à Poudlard. Cet ordre est ancestral
et échappe au contrôle humain. En tant que tel, il est potentiellement dangereux.
Mais il est aussi riche d’un savoir oublié, plus direct et plus secret, d’une
connaissance de l’ordre fondamental des choses. Affronter la forêt et les
puissances qu’elle recèle, tenter de la maîtriser comme on manipule un outil
adapté à la main humaine, est vain. Cette force-là ne se laisse pas utiliser
simplement. Pourtant, l’anéantir, à supposer que cela soit simplement possible,
serait faire disparaître une forme fondamentale de la magie. Dumbledore
le sait, qui non seulement offre à Firenze l’asile dont il a besoin, mais
offre aussi à cette force ancestrale un espace pour exister aux côtés de Poudlard.
Ainsi, c’est en somme comme si Dumbledore lui-même
reconnaissait la nécessité d’apprendre aux élèves cette magie-là, mais d’une
manière différente de celle qui se pratique dans l’éducation traditionnelle
puisque cela passe par l’interdit et la conscience du danger. On peut alors
voir l’hommage final rendu par les Centaures à la dépouille de Dumbledore (PSM Ch 30 p.
706) comme la reconnaissance de l’intelligence dont fait a fait preuve le
directeur. Il est celui qui a compris la nécessité de sauvegarder cette force,
qui lui a laissé l’espace d’une vie autonome, qui lui a fait une place aux
côtés de son école, et il est aussi celui qui a su trouver en Hagrid la personne assez désintéressée pour être capable de
côtoyer sans beaucoup de dommages de telles possibilités.
Enfin, Hagrid lui-même nous prouve que l’ordre
de la forêt relève d’un autre genre de magie que celle qui vaut en général
dans le monde des sorciers : c’est avec une arbalète et un chien qu’il se
déplace en général dans la forêt. Certes Hagrid
n’a pas le droit d’utiliser sa baguette qui a été brisée suite à son exclusion
de Poudlard, et l’on pourrait voir là l’explication
de son usage de l’arbalète. Mais on sait en même temps dès le premier tome
qu’Hagrid dissimule très probablement sa baguette dans le parapluie
rose dont il se sert pour lancer des sorts (cf. l’ensorcellement de Dudley
ES Ch 4 p. 71 ; cf
aussi la manière dont il éteint l’incendie qui ravage sa cabane PSM CH
28 p. 665). L’emploi de l’arbalète a donc une probable autre valeur. L’arbalète
est une arme ancienne ; si elle décuple la force de celui qui l’utilise, elle
reste avant tout mécanique et semble à ce titre naturelle. En allant dans
la forêt armé d’une arbalète et d’un chien dont on sait qu’il est plutôt inoffensif
(Hagrid dit lui-même que Crockdur est « un trouillard » -ES Ch 15 p. 246), Hagrid reconnaît
l’impuissance de la magie habituelle et fait appel à autre chose. De fait,
à quoi servirait une baguette magique face aux Centaures ? Face à Aragog ? Tous ceux qui ont été confrontés à ces créatures
savent qu’il faut user d’autres moyens pour les affronter.
Conclusion : ce que pourrait la forêt dans le tome 7
La forêt interdite n’est donc pas un simple lieu parmi d’autres aux alentours
de Poudlard. Elle ne se réduit ni aux rumeurs qui
courent sur elle, ni aux premières impressions d’obscurité et de danger impalpable
que l’on pourrait en retenir d’abord. Elle est avant tout la charnière entre
Poudlard et le reste du monde au sens où elle est
la charnière entre l’univers « normal » et l’imaginaire magique dont les livres
sont tout entiers empreints. Tout se passe en effet comme si les contes traditionnels
n’avaient fait qu’aborder une certaine forme de magie en mettant en scène
des forêts. Passer la forêt, c’est alors entrer totalement
dans l’univers de la sorcellerie parce que c’est entrer dans Poudlard.
Mais elle est aussi un approfondissement de cette magie, tant par les créatures
qu’elle renferme, que par l’autonomie d’action dont elle s’avère capable.
Elle incarne donc à elle seule la puissance magique, mais une puissance totale
et par définition sauvage.
Face au danger que représente une telle puissance se dresse Hagrid, passeur dans ce lieu de passage. C’est précisément
l’humilité de sa condition, son étrange statut de sorcier révoqué, ainsi que
sa nature de demi-géant, qui lui donnent les qualités
nécessaires pour être le gardien de ce lieu-là. Hagrid
est celui dont le nom pourrait bien venir de l’ancien anglais, haegtess, celle qui franchit les haies, marquant ainsi qu’il
passe les frontières. La forêt est donc un lieu de la magie, à part entière.
Et nous pouvons ici tenter de montrer que c’est même un lieu de la plus haute
importance.
La forêt interdite est en effet en quelque sorte l'endroit où tout a re-commencé.
C’est là que pour la seconde fois de sa vie, Harry va croiser le regard de
Voldemort alors qu’il tente de revenir à la vie,
et l’on sait qu’il va y réussir. C’est là que Harry ressent la douleur de
sa cicatrice. Si l’affrontement entre Harry et Voldemort
a eu lieu à Grodric’s Hollow alors que Harry était
bébé, la véritable rencontre a lieu elle dans la forêt interdite, rencontre
entre un Harry qui vient juste de découvrir sa condition de sorcier et entrevoit
les possibilités du monde magique, et un Voldermort
qui s’y accroche au prix du saccage de ce que la forêt abrite de plus symbolique.
Si tout a commencé là, pourquoi ne pas penser alors que tout pourrait bien
aussi y finir ?
On sait en effet aussi que Hagrid a un contentieux
avec Tom Jedusort et qu’au fond, c’est à lui qu’il
doit son statut de garde-chasse. Certes Hagrid jeune
avait déjà un net goût pour les créatures, mais il n’est en contact permanent
avec la forêt (avec tout ce que cela implique) que parce que c’est là que
Dumbledore a trouvé pour lui un refuge.
On sait enfin que si la forêt tend à représenter d’autres puissances magiques,
le nœud de l’opposition entre Voldemort et Harry
réside dans une foi, accordée ou pas, à une magie ancienne. De même aussi,
si le combat finit par prendre la forme d’un duel, c’est parce que Voldemort croit en la prophétie prononcée par Trelawney. A cette prophétie, on ne peut alors manquer de
faire correspondre la connaissance du destin qui est celle des Centaures,
ce qui revient à opposer une nouvelle fois une divination humaine à une prescience
plus ancestrale.
Ainsi, c’est bien vers la forêt que convergent les données de l’affrontement
entre Harry et Voldemort. Et si ce n’est pas en
tant que lieu physique qu’elle sera la clé de toute notre histoire, c’est
au moins en tant que lieu symbolique. Reconnaître la valeur, la puissance,
l’animalité mais aussi la richesse de la forêt, c’est en somme reconnaître
qu’il y a d’autres puissances que celles que donne la maîtrise technique de
la magie. Or Voldemort ne jure que par cette maîtrise
technique, il a éteint en lui tout ce qui pouvait s’apparenter au règne de
la nature, à ses lois et à ses exigences. Il se veut maître par excellence,
Seigneur des ténèbres qui sont autres que celles qui règnent dans la forêt
et qui sont aussi autrement plus inquiétantes. Harry est ici tout l’inverse,
autant dans son rapport à la forêt que dans la reconnaissance qui est la sienne
d’une certaine forme d’humilité dont l’humain doit faire preuve, comme il
le montre en étant capable d’approcher Buck. Ainsi la Forêt Interdite nous
questionne : à quoi reconnaît-on l’humanité ? Est-ce à la maîtrise technique
dont son intelligence la rend capable ? Ou est-ce au fait qu'elle comprenne
et respecte, grâce à cette même intelligence, la complexité de la vie, et
donc ici de la magie ?
Théorie rédigée par les Serpentard (deuxièmes
à la tâche "Théorie" du tournoi des maisons
n°1)