Histoire de Sweet Jane

Pour l'occasion, le plafond magique avait été conjuré de manière à exhiber une grosse lune sanguinolente, aussi ronde qu'un citron, et qui tranchait sur un ciel d'encre dépourvu de toutes étoiles. Par intermittence, de longs éclairs blancs déchiraient farouchement les ténèbres, faisant sursauter les convives, plongeant la salle dans une lumière laiteuse, couvrant jusqu'à l'atroce cacophonie qui s'échappait de l'orgue monumental - et visiblement centenaire - amené par les elfes de maison un peu plus tôt dans la soirée. Ses touches, réparties sur trois imposants claviers et polies par l'âge, passaient de leur propre chef d'une lugubre marche funèbre à une gigue endiablée sans que personne ne puisse rien y faire. Les quelques curieux qui s'étaient aventurés trop près de l'instrument l'avaient amèrement regretté par la suite : tous s'étaient vus assommés par un de ses gigantesques tuyaux de fonte et conduits illico presto auprès de Madame Pomfresh. D'aucuns disaient que c'était l'ouvre de l'âme de l'organiste veillant jalousement sur son bien qui se manifestait de la sorte depuis l'au-delà.

 

C'est pourquoi, les élèves qui pénétraient dans la Grande Salle reportaient vite leur attention sur des sujets moins dangereux pour leur santé. Par exemple, sur les tables - habituellement dressées avec le service monogrammé aux armes de Poudlard - trônait une vaisselle beaucoup plus curieuse : verres à pied en cristal incassable en forme de souche d'arbre décrépite, assiettes oranges fluorescentes et couverts en os - ou imitation - ., le tout dissimilé sous des masses de bonbons et de nourriture : ragoût de citrouille, purée et soupe à base de jus de citrouille, gâteaux et tartes avec des petits morceaux de citrouille . En fait, quiconque d'allergique à ce cucurbitacée eut été bien embêté : le fruit orangé était partout ! À ce titre, des centaines de citrouilles aux sourires grimaçants flottaient dans les airs, illuminés par la lueur vacillante des chandeliers antiques qui tournoyaient autour d'eux. Au dessus de la table des Gryffondors, Peeves s'était malignement amusé à souffler les bougies et les élèves - après de maints efforts inutiles pour les rallumer - s'étaient résolus à prendre leur dîné dans le noir. Certains couples d'amoureux y avaient d'ailleurs trouvé un avantage non négligeable .

 

Outre Peeves dont Halloween restait la fête favorite à cause de toutes les farces qu'il pouvait y faire sans être inquiété, les autres fantômes habitant le château étaient aussi présents. Ce soir là était également spécial pour eux, prélude de la 'fête des Morts' où, pour la seule et unique fois durant toute l'année, ils jouissaient de certains privilèges. Aussi les ectoplasmes erraient-ils avec plus d'entrain et de 'vivacité' qu'habituellement, brillant sous la lune artificielle d'une scintillante blancheur comme s'ils étaient sur le point de se réincarner .

 

Pour parfaire ce décor - et à la grande joie de celui-ci - Hagrid avait été autorisé à convier quelques unes de ses petites 'compagnes' au festin. Témoins de cette généreuse invitation, une colonie de chauves-souris siégeait dans l'ombre des plinthes de la vaste pièce, calmes comme les images glacées d'un livre de biologie, se livrant simplement - et à grand renfort de cris perçants - à un vol plané organisé à chaque fois qu'un met convoité ou qu'une chevelure particulièrement attrayante se présentaient à leur vue ; tandis qu'une escouade d'araignées se balançait mollement au bout de leurs toiles. De temps à autre, celles-ci opéraient un gracieux saut périlleux à travers les 4 tables pour fixer leurs fils au mur opposé. Par jeu, il n'était pas rare que l'une d'entre elles se laisse discrètement glisser jusqu'à l'assiette ou le verre d'un élève, le narguant d'une innocente danse à 8 pattes, provoquant cris et hurlements .

 

Près des fenêtres, Mimi Gégniarde - qui, pour une fois, avait quitté ses toilettes - alternait entre l'amusement et l'apitoiement devant le spectacle qu'offrait une guirlande de Clabberts. Ces drôles d'animaux (mi-singes mi-grenouilles) également amenés par Hagrid, possédant sur le front une pustule éclatante qui se mettait à clignoter dès que quelqu'un approchait d'eux, lui avait semblé de circonstance : vert et rouge - il arrivait encore au demi géant de confondre Halloween et Noël - effrayants mais finalement inoffensifs .

Enfin, parce qu'une soirée d'Halloween ne saurait être réussie sans costumes, suspendue en évidence au-dessus du comptoir à boissons, une immense banderole annonçait le thème de la soirée en grandes lettres gothiques : « Sorciers & Sorcières célèbres à travers les âges ». À côté des saladiers de punch, sorte de gelée orange saupoudrée de grains blancs et mous de la taille d'une tête d'épingle - des oufs d'Acromantula miniatures, avaient jugé Ron, son nez en trompette retroussé en signe d'écoeurement, en se gardant bien de goûter au breuvage sucré - se trouvait le registre des inscriptions au concours.

 

En effet, cette année, à l'instigation du professeur Dumbledore, un concours de déguisement avait été organisé. Celui-ci avait également fortement insisté sur la participation de chacun - professeurs y compris -.

 

Aussi ce soir là, la table de ces derniers apparaissait-elle largement égayée par rapport à d'habitude. Sur la droite était assise le professeur McGonagall, fièrement vêtue de carreaux écossais rouges et jaunes en l'honneur de Aggie McTartan, illustre inventeur du tissu du même nom. À ses côtés, le professeur Flitwich arborait une panoplie digne d'un alchimiste du Moyen-âge. Seul le professeur Rogue semblait ne pas avoir sacrifié à la tradition - 'des enfantillages' disait-il à qui voulait bien l'écouter - alors qu'on fond de lui-même, il considérait n'avoir besoin d'aucun déguisement : son habit de tout les jours étant bien suffisant pour le signaler comme un 'sorcier célèbre' - n'avait-il pas manqué recevoir la médaille de l'ordre de Merlin si cet imbécile de Black ne s'en était pas mêlé ? -.

 

- N'importe quoi, vraiment !, susurra Harry, agacé, en croisant pour la troisième fois les frères Crivey : habillés en noir, un zigzag crayonné sur le front et une paire de lunettes en-cul-de-bouteille chaussée sur le nez, ils proclamaient à la ronde qu'ils étaient : 'celui-qui-a-survécu'. - J'aurais du me déguiser en Voldemort !

 

- Chut ! Harry., geignit Ron en entendant le nom honni.

 

En fait, le rouquin était de fort mauvaise humeur depuis qu'il avait découvert l'accoutrement de sa sour - lequel, soit dit entre parenthèses, était au contraire fort apprécié par nombres d'élèves de la communauté masculine du château -. Dans une imitation convaincante de Gwendoline la Fantasque - sorcière connue pour avoir été brûlée par l'Inquisition Moldue - Ginny s'était vêtue d'une très légère robe blanche réduite en haillons et tâchée de suie par ses soins et ceux de Luna qui l'avait aidé dans sa préparation. Ses longs cheveux flamboyants ne dissimulaient que vaguement ses épaules dénudées et son décolleté tandis qu'à ses chevilles carillonnaient gracieusement les mailles brisées d'une chaîne métallique.

 

Probablement eut-il préféré voir Hermione dans ce genre de tenue un peu provocante . Malheureusement pour lui, celle-ci avait fait un choix tout autre : cheveux rigoureusement serrés dans un chignon strict, longue et sobre robe de sorcière, Hermione était . le professeur McGonagall !

 

 
 




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