Les Démons de la nuit


Chapitre 7 : Réincarnation

Voici quelques semaines déjà que Rogue était rentré de son périple. Il avait retrouvé dans la maison de ses grands-parents, au milieu de vieux grimoires moisis, un petit portrait de sa mère, qu’il avait précautionneusement ramassé et emporté avec lui. Il l’avait glissé dans un sous-verre et tendrement déposé au dessus de la cheminée. Lorsqu’il était assis, le soir, pour lire devant le feu, il lui suffisait de relever la tête pour voir sa mère lui sourire et la confiance lui revenait…
Il avait beaucoup réfléchi à son retour. Il était parti à la recherche d’un père, il était revenu avec sa destinée… La prophétie l’avait beaucoup marqué, ainsi que les mots de Deirdre « Tu feras toi même le choix de ton destin. Au moment voulu, il s’imposera de lui-même et tu n’auras pas à douter… » Il voulait maintenant donner un sens à sa vie. La période était troublée et jusqu’à présent il s’était contenté de vivre et laisser faire…
Il prenait les opportunités qui venaient à lui. Sa maison, ses amis, il ne les avait pas réellement choisis, mais ils s’étaient présentés à lui et il les avait acceptés. En réfléchissant son admission au sein des mangemorts n’avait pas été tout à fait un hasard. Certes, lors de sa scolarité à Poudlard, il avait été envoyé dans la maison Serpentard, même s’il n’était pas toujours considéré par ses condisciples, car bien qu’étant de sang-pur, il était bien trop pauvre et misérable à leurs yeux… mais au moment où Voldemort cherchait à reconstruire son armée, cela n’avait plus une telle importance…
Lorsque Lucius Malefoy lui avait proposé de rencontrer, puis de rejoindre le Maître des Ténèbres, il n’avait pas hésité un seul instant. Il croyait encore à l’époque que Voldemort pouvait être son père. Mais maintenant qu’il savait… Il se posait des questions sur la cause réelle de cette guerre contre les moldus et sang-de bourbe. Il est vrai qu’il restait peu de vrais sangs purs parmi les sorciers. La plupart des familles avaient une branche moldue dans leur arbre généalogique. Certains, même, s’en félicitaient. Ceux qui résistaient à cette bâtardise, comptaient beaucoup de dégénérés dans leur clan… Ainsi ce Sirius Black ! Qui aurait pu croit qu’il était parent avec Bellatrix et Narcissia ? Un véritable abruti…
Rogue soupira. Il s’étira et laissa tomber l’ouvrage qu’il consultait sur le sol. Il regarda au dehors. La nuit s’approchait. Il serait tranquille pour se promener. Il ajusta sa longue cape noire autours de lui, et quitta la maison. Ses pas le conduisirent, presque malgré lui, le long de l’antique cimetière qui bordait la forêt. Rogue aimait ces endroits tranquilles où il ne rencontrait jamais personne. La solitude ne lui pesait pas. Enfant déjà, il était habitué aux moqueries de ses camarades et se réfugiait dans le silence.
Alors qu’il atteignait le mur nord, celui qui suintait d’humidité car il ne recevait jamais le soleil même en plein été, et où Severus trouvait les moisissures les plus fournies pour ses potions, il entendit chantonner. Une voix étrange, étouffée et aiguë. Il ne distingua pas immédiatement les paroles, mais l’air lui rappela quelque chose. Il s’approcha sans un bruit. Les murailles étaient hautes, mais par endroit des morceaux manquaient. Severus enjamba le tas de pierres effondrées et pénétra dans le cimetière. La nuit était maintenant tombée et la lune jetait une clarté blafarde sur les tombes. Rogue était habitué à la pénombre. Il errait beaucoup la nuit et connaissait parfaitement les lieux.
La voix sembla d’un coup plus distincte. Les paroles aussi. Il s’arrêta pour écouter
De la terre jusqu’au ciel
Vole, vole, tourterelle
Un, deux, trois
Par les bois
Quatre, cinq, six
Glisse, glisse
Sept, huit, neuf
Dans l’air neuf
Dix, onze, douze
La lune rousse
Tourterelle, monte au ciel
Terminée la marelle.

Une comptine ! Il ne s’attendait pas à cela ! Qui pouvait bien chanter à cette heure là ? Il s’approcha sans un bruit et soudain, dans une allée, entre des tombes à demie effondrées recouvertes de mousses, il vit une petite fille sauter à cloche-pied. Qui était-elle ? Il n’y avait pas de voisins à proximité. Une enfant ne sortait pas seule dans la nuit… Il resta quelques instants, figé, à la regarder. Elle semblait avoir sept ou huit ans. Ses cheveux, attachés par des rubans était sombres et son visage très pâle. Elle portait une robe à l’ancienne mode. Rogue s’avança vers elle. Il l’appela.
- « Hé ! Petite ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu es perdue ? Veux-tu que je te raccompagne chez tes parents ? »
La fillette sembla surprise. Elle cessa son jeu, le fixa quelques instants avec des grands yeux écarquillés, hocha la tête et… s’enfuit.
- « Attends, petite ! Ne pars pas ! » Il tenta de la poursuivre, mais c’était comme si elle s’était évaporée dans la nuit. Il scruta les recoins et les alentours sans pouvoir la retrouver.
Le soir suivant, il se demanda si l’enfant serait encore là et pris à nouveau le chemin du cimetière. Il y pénétra cette fois par la grille verrouillée, qu’un simple alohomora suffit à ouvrir. Tout était tranquille. Il marchait à pas lents, scrutant les ombres, l’oreille aux aguets. Il arrivait près du grand mausolée gothique, quand il perçut un son étouffé, comme un miaulement. Quelques instants passèrent en silence, puis des ronronnements se firent entendre. Alors la voix de la fillette s’éleva à quelques mètres de Severus.
- « Oui, tu es beau, mon maître. Viens que je te caresse. Là, comme ça. Tu ne bouges plus. Tu aimes cela, n’est–ce pas ? Mais pourquoi es-tu seul ? Tu n’appartiens à personne ? Tu es si beau… » Un silence. Rogue avançait doucement. Et soudain, il la vit. A demi penchée sur quelque chose - ou quelqu’un ? – qu’il ne voyait pas. Elle continuait son monologue.
-« Mon tout beau. Que veux-tu de moi ? Parles et je t’obéirais. Tu es venu me demander un service ? Me donner un ordre ? Tes yeux brillent dans la nuit. Tu es mon Maître… » Rogue avait contourné les tombes et maintenant il lui faisait face. Il vit à ce moment qu’elle s’adressait à un chat. Un superbe chat noir, qui se laissait caresser doucement par la petite fille et se frottait contre ses jambes. Severus s’avança, mais sans se rapprocher de trop pour ne pas effrayer l’enfant. Elle se redressa et il eut l’impression d’une enfant plus âgée que celle de la veille. Pourtant, quand elle le regarda, son regard était bien le même, malgré qu’elle semblait avoir maintenant dix ou douze ans.
Il prit à nouveau la parole :
-« Tu es perdue ? Il ne faut pas que tu ais peur de moi. Je ne suis pas comme les autres. Je n’appartiens pas au monde des villageois. Tu peux avoir confiance en moi… »
Cette nuit là encore la petite ne dit rien à Severus, mais il la sentit moins farouche. Elle posa son index sur ses lèvres en le regardant gravement, puis tourna les talons et partit tranquillement. Il ne chercha pas à la retenir ni à la suivre. Il savait qu’elle serait là chaque soir et qu’un jour elle livrerait son secret…
Le troisième soir, Rogue ne se cacha plus. Il était impatient de revoir la fillette. Son cœur battait comme pour un premier rendez-vous. Il la retrouva assise sur une pierre tombale. Elle avait encore grandie. C’était maintenant une adolescente d’une quinzaine d’années, vêtue de noir. Ses longs cheveux sombres descendaient en cascade sur son dos. En se rapprochant, il vit qu’un corbeau s’était posé sur son épaule gauche.
Il prit place à côté d’elle, sans parler. Le corbeau posa son bec tout contre l’oreille de la jeune fille, comme pour lui confier un secret. Elle ne bougeait plus, comme si elle était entré en transe. Cela dura un long temps. Soudain Severus rompit le silence :
-« Deirdre ? C’est vous ? » La jeune fille tressauta, semblant se réveiller. Le corbeau quitta son épaule et voleta devant Rogue. Il croassa en inclinant imperceptiblement la tête devant lui, puis s’envola. Maintenant Severus réfléchissait. Ce corbeau, c’était l’âme de Deirdre, il en était certain. Elle lui avait dit de s’adresser à elle au cas où il douterait… Est-ce que cette fille était maintenant son relai ? Il se tourna vers elle.
-« Est-ce que tu connais Deirdre depuis longtemps ? T’a-t-elle laissé un message pour moi ? Qui es-tu ? Réponds moi je t’en prie… » Elle ne répondit pas, se leva, mais en partant chuchota un prénom qui devait être le sien « Sofie »
Quelques jours se passèrent sans qu’il ne la revoie. Il promenait ses insomnies au milieu des stèles et des monuments funéraires, découvrant toute une vie nocturne qu’il connaissait mal. Le cimetière bruissait de vie. Des insectes, des rapaces nocturnes, des chats et des crapauds, des chauves-souris s’appropriaient les lieux. Il finit par les reconnaître, les aimer aussi. Un jour un chat noir vint se glisser contre ses jambes en ronronnant. Il crut reconnaître celui à qui avait parlé Sofie. Il le caressa à son tour, pensant que c’était peut être un sorcier. Le chat miaula, puis s’engagea dans une allée. Il tourna la tête, comme pour vérifier que Severus le suivait bien.
Ils se retrouvèrent bientôt dans un carré qu’il n’avait jamais exploré. Les dalles de pierre étaient encore plus anciennes ici. Elles avaient toutes un siècle au moins. La plupart étaient couvertes de mousse et de lierre. Certaines étaient fendues, d’autres franchement entr’ouvertes. De grands arbres protégeaient les alentours, empêchant les rayons de pénétrer. Il y faisait très sombre, ce qui ne gênait pas Severus, habitué à la pénombre, mais donnait un aspect plus effrayant à la scène.
Il cherchait Sofie du regard, mais elle ne semblait être nulle part… Le chat s’était arrêté, l’oreille aux aguets. Il s’approcha d’un buisson où il disparut. Alors Rogue la vit apparaître, sous la forme d’une resplendissante jeune femme. Elle portait un long fourreau bleu nuit et avait relevé ses cheveux en un chignon qui mettait en valeur l’ovale de son visage. Il lut dans ses yeux l’expression d’une grande tendresse et se demanda dans quel regard il avait déjà vu passer ce sentiment. C’était si ancien…
Il n’osait pas s’approcher d’elle et elle ne le rejoignit pas. Elle était semblable à une statue de marbre, figée par l’éternité. Il se passa un long moment, avant que Severus perçoive un murmure qui allait en s’amplifiant :
-« Severus, mon petit… Suis ton chemin… Fais ce que tu penses être le plus juste… » Il s’approcha de Sofie. Elle était comme en transes. Les mots qui sortaient de sa bouche n’étaient pas les siens. Elle les transmettait simplement. Ses lèvres ne bougeaient que peu. Sa voix était blanche et glacée. Elle continua :
-« Ne te laisse pas mener… Suis ta voie… N’hésite pas à tromper les fourbes… » Rogue était maintenant tout contre elle, mais elle semblait ne pas le voir. Son corps était raidi, seules ses lèvres paraissaient avoir gardé une parcelle de vie.
-« Tu es capable de dissimuler ta vraie nature… Fais ce que tu dois… La Prophétie te guidera… » Elle se tut. Ses yeux regardaient toujours fixement quelque chose dans les limbes. Severus restait pétrifié lui aussi. Il attendait. Il avait cru reconnaître… Mais c’était impossible. Elle était morte dans ses bras… Cela ne pouvait pas être… Une larme perla à ses yeux, qu’il laissa s’écouler.
Une cloche sonna quelque part dans le lointain. Sofie sortit doucement de sa léthargie. Elle regarda Rogue immobile devant elle et le prit dans ses bras. Elle était glacée et son corps était raide, mais cette étreinte faisait du bien à Severus. Il aurait voulu qu’elle ne finisse jamais, même si ç’avait été celle de la mort… Mais Sofie desserra ses bras, s’écarta de lui et murmura « Adieu, mon petit, adieu… ».
Puis elle se retourna et glissa doucement entre les sépultures. Elle tourna dans l’ombre d’un arbre et il ne la vit plus. Il pressentit qu’elle avait disparu pour de bon… Il rentra chez lui, les mots résonnaient dans sa tête. Il savait que maintenant il pouvait prendre une décision. Sa vie devait avoir un but. Il s’en faisait le serment. Il revit le visage de Sofie, le superposa avec l’image adorée de sa mère, puis sombra dans un sommeil sans rêves.