Les Démons de la nuit

 

Chapitre 6 : Sophaletta

 

Rogue en eut le souffle coupé. Qui était cette femme qui l’avait reconnu ? Et que savait-elle exactement ? Il la regardait fixement, mais personne autours d’eux n’avait fait attention aux dernières paroles prononcées par Deirdre.

-« Tu ne me connais pas, n’est-ce pas ? Mais impossible pour moi de ne pas reconnaître en toi le nez de ton grand-père et la couleur des cheveux des Rogue. Noir comme l’enfer, disait-on… »

Elle le regarda en silence quelques instants et reprit :

-« Oui, tu as beaucoup changé depuis ton départ. Tu es plus assuré, plus fort, plus mystérieux aussi. Que cherches-tu ? Pourquoi es-tu revenu ? La maison familiale n’est plus qu’une ruine habitée par les corbeaux et nous sommes peu nombreux à nous souvenir de tes grands-parents et de ta mère. »

Rogue sursauta. Elle sut qu’elle avait touché le point sensible.

-« C’est pour ta mère que tu es revenu, n’est-ce pas ? Si tu viens avec moi je t’en parlerais plus longuement. Elle s’était confiée à moi. Je suis sa marraine. » Elle attrapa une cape de tweed usée et décolorée par le temps, s’enroula à l’intérieur et quitta le pub. Rogue lui emboîta le pas. Sa mère ne lui avait jamais parlé d’elle, mais il sut instinctivement qu’il pouvait lui faire confiance. Elle l’entraîna jusqu’à la petite maison de pêcheur qu’elle occupait près de la plage, un peu à l’écart du village. La porte close s’ouvrit sur un murmure de Deirdre et il lui suffit de pointer sa main sèche vers l’âtre pour qu’un bon feu y brûle soudain.

-« Assied-toi, Severus. Tu es toujours aussi taciturne, mais je devine les questions se bousculer au bord de tes lèvres. Je vais tout d’abord te parler un peu de moi. Je m’appelle Deirdre, mais dans le village on m’appelle la sorcière ou la radoteuse, mais ils me respectent car je suis la plus âgée et la mémoire du passé. Je me souviens d’événements datant du siècle dernier. Les villageois pensent qu’on me les a racontés, mais je les ai vraiment vécus. J’aurai cent trente cinq ans à l’équinoxe…

« J’ai connu ta grand-mère pendant un sabbat de sorcières, alors qu’elle avait à peine vingt ans. Elle était douée. Très douée. Elle parlait aux serpents et savait lire l’avenir dans le vol des oiseaux. Malheureusement elle a rencontré ton grand-père. Il  l’a envoûté. Elle ne voyait plus que par lui, épousait toutes ses idées et défendait ses théories les plus absurdes. Lorsqu’ils se sont unis, il lui a défendu de me fréquenter. Mais nous arrivions à communiquer par télépathie et les soirs où il était de sortie à l’auberge, nous nous retrouvions en cachette.

« Quand il rentrait il était en général ivre. Elle se cachait pour ne pas être battue, mais la plupart du temps il tombait raide avant de pouvoir la frapper. Puis ta mère est née et il a été plus calme. Il adorait sa fille. Il était en admiration devant elle. Il disait qu’elle était tout son portrait, qu’elle ferait de grandes choses. Lorsqu’elle a eut trois ans, ton grand-père a du quitter le village quelques mois. C’était lors des dernières batailles entre l’armée de Dumbledore et celle de Grindelwald. Ton grand-père avait rejoint les forces du mage noir et n’est rentré qu’après sa chute.

« Pendant son absence, j’allais voir ta mère tous les jours. C’est à ce moment qu’elle est devenue ma filleule. C’était une petite fille adorable, vive, enjouée. Elle commençait à montrer de grandes prédispositions pour la magie. Je lui apprenais à faire léviter de petits objets, à connaître les plantes, les arbres. Je lui avais fabriqué une baguette à sa taille avec laquelle elle s’entraînait à lancer des sorts. Et puis ton grand-père est revenu. Il avait été blessé lors d’un combat.

« Je ne pouvais plus voir ta maman qu’en cachette. C’est à cette époque que je suis devenu un animagus. Je me transformais en corbeau pour la surveiller de loin. Ta maman est devenue une sorcière très puissante. Ses parents lui avaient enseigné tous les sortilèges de magie noire qu’ils connaissaient et elle allait à tous les sabbats des environs. C’est là qu’elle a entendu parler du Seigneur de Ténèbres. Il n’avait pas encore atteint son apogée, mais commençait à rassembler autours de lui une petite troupe de fidèles qu’ils appelait ses mangemorts. Ta mère en parlait sans cesse. Il vengerait l’affront qu’avait fait subir les troupes de Dumbledore à celles de Grindelwald. Son père ne s’était pas battu pour rien. Un ordre nouveau allait arriver. Les sangs-purs, comme eux, seraient enfin reconnus à leur vraie valeur.

« Comme beaucoup d’entre nous, elle était fascinée. Et puis un jour elle l’a rencontré. Il était beau, séduisant, puissant. Elle a tout abandonné pour le suivre. Ses parents étaient à la fois inquiets mais fiers pour elle. Elle ne venait plus nous voir, mais souvent on entendait parler de cette mystérieuse jeune femme en noir qui accompagnait le Maître partout où il allait. Il avait fait d’elle sa compagne officielle. Et puis un jour funeste elle revint. Elle t’attendait et pleurait beaucoup. Le Maître l’avait chassé ne voulait plus la voir. Pendant longtemps elle n’a rien dit d’autre. Son père essayait de la faire parler, sans succès.

« Lorsque tu es né elle était heureuse, mais on voyait qu’elle avait peur pour toi. Ses parents avaient appris qu’elle avait été renvoyée car le Seigneur des Ténèbres avait découvert qu’il n’était pas le père de l’enfant à venir. Elle n’a jamais voulu dire à personne si c’était la vérité, ni qui était ton véritable père… A personne, sauf à moi… »

La voix de Deirdre s’éteignit. Elle restait muette en regardant Severus. Celui-ci brisa le silence.

-« Vous savez qui est mon père ? Je suis venu ici jusqu’ici pour le découvrir. Dîtes le moi, s’il vous plait. »

-« C’est une histoire bien compliquée, et tu risques d’être déçu en apprenant la vérité. Es-tu sûr de vouloir l’entendre ? »

Rogue ne répondit pas tout de suite. Il tendit le bras, releva sa manche et montra à Deirdre la marque des ténèbres tatouée sur son avant-bras.

-« Voilà, je suis allé chez eux. Je voulais découvrir qui était mon père. J’étais curieux de voir celui qui avait vécu avec ma mère et l’avait chassé. J’ai cru que je pourrais me retrouver en lui, je voulais qu’il soit mon père. Et puis, j’ai eut peur. Ce sorcier n’est pas humain. C’est un monstre. Ceux qui le suivent sont aveuglés et envoûtés. Ils ont soif de puissance et de gloire et Il les manipule à sa guise, comme des pantins. Je ne veux pas devenir comme eux, même si je sais que mon engagement auprès de lui devra durer jusqu’à la mort. Dîtes-moi qui est mon père. »

Deirdre regarda Rogue en souriant. Elle avait envie de le serrer contre lui, mais se contenta de faire un pas en avant.

-« Tu parles comme ta mère à son retour. Au début elle aussi avait été ensorcelée par le seigneur des Ténèbres. Sa prestance, son charme, sa beauté. Et puis elle a vécu dans son ombre. Elle l’a vu, comme toi, ordonner des exécutions cruelles, n’avoir aucune pitié et elle a eut  peur. Comme toi, elle était liée avec lui jusqu’à la mort… Elle était comme prisonnière.

« Un jour le Maître est parti à l’étranger avec quelques uns de ses plus proches fidèles. Il ne voulait pas que ta mère le suive car il y avait de grands risques. C’a été pour elle une époque de relative liberté. Elle n’osait pas rentrer chez ses parents, mais elle est venue me voir une fois. Elle doutait. Se demandait si elle avait fait le bon choix, mais ne savait comment échapper à l’emprise du Maître. Et puis elle a rencontré un autre homme. Il n’était ni très beau, ni très jeune et il était du côté du bien. Il avait combattu avec Dumbledore et elle pensait qu’il pouvait l’aider.

« Ils se sont vu souvent et un sentiment étrange s’est installé entre eux. Il aurait pu être son père, mais elle avait confiance en lui. Ils se sont aimés. Ils devaient s’enfuir ensemble, quand le Maître est rentré. Ta mère était prise au piège. Elle n’a pas pu rejoindre son amant à temps et lui a dû partir en mission pour Dumbledore quelques jours. Lorsqu’il est revenu, il était trop tard. Et puis ta mère a compris qu’elle attendait un enfant de lui. Elle a tenté de faire croire au Maître que c’était le sien.

« Il y a cru quelque temps, mais les astres lui ont révélé la vérité. Il est rentré dans une colère noire. C’est un miracle s’il ne l’a pas tuée. Elle ne savait pas où aller. Ton père n’était pas encore rentré de sa mission. Elle est revenue chez nous. Elle a longtemps eut peur que le Seigneur des Ténèbres s’en prenne à son enfant une fois qu’il serait né. Aussi te cachait-elle soigneusement. Mais il t’a laissé tranquille, jugeant peut être que cela n’en valait pas la peine. Et puis il avait d’autres projets… »

-« Et mon père ? Il est revenu ? Pourquoi n’est-il pas venu nous chercher comme ma mère le répétait régulièrement ? »

-« Oui, il a mené à bien sa mission, mais lorsqu’il a voulu retrouver ta mère, il ne savait pas où la chercher ! Tu penses bien qu’elle n’avait pas laissé son adresse en partant ! Et puis il ne savait pas qu’il avait un enfant… »

-« Mais ma mère aurait pu chercher à le rejoindre… S’il faisait partie des troupes de Dumbledore, elle aurait pu, par son intermédiaire, le retrouver. »

-« Justement, c’est là qu’est le problème ! Tu imagines la fille d’un de ses adversaires, mange-mort elle même et compagne avérée du Maître, aller trouver Dumbledore et lui dire : le père de mon enfant est parmi vous, indiquez-moi son adresse ? Et puis elle avait une autre raison pour éviter Dumbledore… »

-« Laquelle ? »

-« Ton père. C’est Abelforth Dumbledore ! Le propre frère d’Albus… »

-« Abelforth ! … Mais, alors… Albus Dumbledore est … mon… »

-« Oui, c’est ton oncle. Mais, sauf si ses boules de cristal le lui ont révélé, il n’est pas au courant. Abelforth lui même ne sait pas qu’il a un enfant… Il n’a jamais retrouvé ta mère. En fait, elle espérait qu’il remuerait ciel et terre pour la retrouve, mais il s’est très vite lassé, croyant que ta mère l’avait abandonné. Il a eut quelques ennuis avec le Ministère de la Magie. Il faisait un peu de magie noire, malgré la désapprobation de son frère, et a été inculpé pour sortilèges interdits sur une chèvre. Aux dernières nouvelles, il tiendrait une auberge un peu mal famée… »

Deirdre s’était tu. Rogue la regardait en silence. Il avait ce qu’il était venu chercher, mais restait cependant un peu déçu. Son père n’était pas un mangemort comme il l’avait cru longtemps. Sa mère n’avait pas succombé à la jeunesse et à la beauté. Enfin, il était parent avec Dumbledore, l’ennemi juré des sorciers noirs dont faisaient partie ceux de sa famille. Comment allait-il vivre maintenant avec toutes ces contradictions ? Deirdre le regarda en souriant et elle ajouta :

-« Tu voulais connaître la vérité, Severus. Quelquefois le doute fait naître des illusions qu’il n’est pas toujours bon de chercher à effacer. Tu avais une autre image de ton père, idéalisée. Tu es forcément déçu. Mais tu as franchi une étape. Maintenant tu sais. Le savoir, même si quelquefois il déroute et déçoit, enrichit toujours l’homme de son expérience bonne ou malheureuse.

« Lorsque tu es né, ta grand-mère est entré en transes. Elle a fait une prophétie qu’elle m’a confié tant elle l’horrifiait. Je l’ai toujours conservé, car je savais qu’un jour tu viendrais la chercher. »

Deirdre s’approcha d’un coffret en santal qui était posé sur la cheminée. Elle le prit délicatement et l’ouvrit d’un tour de baguette. L’intérieur était tapissé de velours noir. Elle en tira une sphère enveloppée d’un tissu de soie. La prophétie scintillait à travers le tissu. Deirdre prit la boule de lumière entre ses mains desséchées. Au moment de la remettre à Rogue elle hésita.

-Je ne sais pas si tu auras la force de l’écouter maintenant, ou si tu ferais mieux d’attendre un peu. La révélation du nom de tom père t’a apparemment bouleversé et la prophétie risque de t’achever. Tu es jeune encore, ton avenir te semble ouvert. Si tu entends la prophétie, tu n’agiras plus à ta guise. Tu te croiras obligé de suivre ton destin ou de le combattre. Il vaut peut être mieux que tu le découvre plus tard… »

Rogue la regarda attentivement, puis il finit par dire :

-« Mais, vous, vous connaissez la prophétie ? Ma grand-mère a du vous en parler… »

-« Elle était bouleversée en me la remettant. Elle espérait tant s’être trompée… Elle aurait aimé la faire disparaître, mais personne n’a ce droit… Elle ne voulait surtout pas que ton grand-père la découvre… »

-« Je crois que notre destin est le plus fort. Il nous rattrape tous, un jour ou l’autre. Ce jour-là, il vaudrait peut-être mieux que je sache ce qu’il attend de moi ? »

-« Bien. Tu es le seul maître de ton avenir. Mais tu devrais peut-être t’asseoir pour l’entendre… »

Deirdre fit avancer deux tabourets et elle sortit d’un placard une sorte de calice doré. Elle posa la sphère qui s’imbriqua parfaitement dessus. Le feu s’était éteint. Severus frissonna. Deirdre ne disait plus rien. Ses yeux brillaient dans la pénombre. Elle regarda la coupe et se mit à psalmodier d’une voix sans timbre

     -«  Fata, fata, Destinity,
                        Montre nous ton secret
                        Dans les brumes de la nuit,
                        Fait nous partager la destinée… »

Soudain la boule se mit à resplendir comme si elle était éclairée de l’intérieur. Rogue n’osait plus respirer. Un étrange parfum de santal emplit la pièce, accompagné d’une pâle fumée blanchâtre. Soudain une voix venue des lointains se mit à articuler. Severus crut reconnaître les intonations de sa grand-mère, mais comme effacées et faibles. La voix chevrotait.

-«  Conçu entre haine et amour,
Le sort de l’enfant né ce jour,
Hésitera sans cesse entre bien et mal,
A la noirceur, un temps il se liera,
Puis en secret la trahira,
Au risque qu’elle lui soit fatale… »

Le dernier mot résonna longtemps dans la pièce sombre et glacée. Ni l’un ni l’autre ne bougeait. Rogue ne savait plus que faire. Il s’était lié au mal lorsqu’il avait rejoint le seigneur des Ténèbres, mais il devait le trahir et peut-être en mourir… La voix s’était tue. La prophétie était redevenue une sphère opaque autours de laquelle un brouillard de fumée achevait de se dissiper. Enfin Deirdre prit la parole.

-« Ta quête est terminée. Tu as appris ce que tu voulais savoir, même si la vérité est toujours moins fascinante que nos rêves… Rentre chez toi. Reprends tes occupations et ne pense plus à tout cela. Imagine que ces journées ne furent qu’un songe. Tu as la jeunesse pour toi et ta vie est entre tes mains. Quoi qu’on puisse en dire, tu feras toi-même le choix de ton destin. Au moment voulu, il s’imposera de lui-même et tu n’auras pas à douter… »

Deirdre rangea la prophétie dans le coffret après l’avoir recouverte d’un voile noir. Puis elle le tendit à Rogue et retira d’autours de son cou une chaîne au bout de laquelle un vieux pendentif en forme de triskèle se balançait.

-« Tiens ! Prends-le ! Ce talisman m’a toujours protégé. Je n’en ai plus besoin à présent. Ma tâche ici-bas est maintenant achevée. J’attendais ton retour pour mourir. Porte-le et si un jour tu doute, invoque l’esprit de la vieille Deirdre. J’essaierai de te conseiller… Adieu Severus… Adieu et bonne chance… »

La voix de Deirdre s’était éteinte. Son corps eut un dernier soubresaut et glissa sur le sol sans un bruit. Rogue se pencha sur ce qui n’était plus qu’une écorce vide. Il la souleva légèrement et la déposa sur le lit, au fond de la pièce. Elle était légère… Demain les villageois la retrouveraient et lui donneraient une sépulture convenable.

Rogue devait partir, mais il lui restait encore une chose à accomplir. Il prit le coffret. Lorsqu’il passa le seuil de la porte, il se retourna une dernière fois. Un corbeau veillait le corps de Deirdre…

Quelques instants plus tard, Severus était de retour sur la falaise. Il était retourné une dernière fois sur la tombe de Sophaletta. La nuit allait bientôt laisser la place à l’aube. Par un sortilège, il fit coulisser le couvercle du caveau où reposait sa mère. Il se pencha. Le cercueil de bois sombre était recouvert de mousse et commençait à se dégrader. Il fit léviter délicatement le coffret qui renfermait la prophétie et le déposa doucement à côté, puis jeta quelques bruyères dans la fosse et referma le tout.

Rogue pouvait rentrer chez lui. Il avait la réponse à ses questions. Il devait maintenant affronter son destin. Il se rendit jusqu’à la maison de son enfance. Là un vent susurrant l’accueillit.

-« Severus, Severus… mon petit… » Il crut reconnaître sa mère. Le vent l’enveloppa quelques instants avant de le laisser entrer. Il s’en sentit plus fort. Il reprit ses malles. Il regarda autours de lui. Un fer à cheval, abandonné là depuis des années, lui servirait de portoloin… Il se prépara au départ et lança l’incantation.

Au moment de son départ, il cru entendre à nouveau le vent lui murmurer « Adieu Severus… Adieu, mon petit… » et un battement d’aile, puis il se retrouva quelques instants dans les limbes avant de se retrouver chez lui. Par la fenêtre il aperçut le soleil se lever. Le ciel était rose. Une nouvelle journée commençait.