Les Démons de la nuit

 

Chapitre 5 : Apparition

 

Le portoloin entraîna Rogue sur une lande déserte au milieu des bruyères. Son village natal était situé dans le comté de Fife, au nord est de l’Ecosse. C’était un petit village de pêcheurs au bord de la mer du Nord. Certains hivers, quand le froid sévissait, il arrivait que la mer elle-même soit gelée. Rogue avait le souvenir de ses membres engourdis peinant à se réchauffer auprès du feu. Depuis il s’était endurci et pourrait vivre désormais dans un cachot glacial.

Cette nuit la lande, proche du village, était éclairée par la lune, quelques nuages la voilaient par instant. Il parvint rapidement jusqu’au village dont les habitants se reposaient. Il traversa les rues tranquilles, longea le petit port et arriva bientôt devant une petite maisonnette sombre et délabrée. Cela surprit Severus qui ne se souvenait pas que la maison de son enfance fût si petite. Il traça autours d’elle une ligne invisible infranchissable par les moldus et les animaux venimeux, puis pénétra à l’intérieur. Il posa sa malle. La demeure était envahie par les ronces et les araignées. Dans la cheminée, un nid de serpents s’était installé.

Le peu de biens possédés par ses grands-parents avaient disparus, dispersés ou volés. Il s’assit sur la malle et rassembla ses souvenirs. Les derniers instants de sa mère… Il avait couru la lande tout l’après midi à la recherche de plantes magiques qu’il rapportait à la maison. Ce jour là, en approchant de chez ses grands-parents il entendit des cris mêlés à des sanglots : la voix de sa mère qui suppliait, comme il l’avait tant de fois entendue.

- « Pitié, père ! Non, je ne peux rien dire. Il reviendra. Et nous partirons tous ensemble avec Sev… Non, le Maître des Ténèbres ne pourra rien contre nous… la prophétie… Son frère… » Sa voix s’était éteinte. Il entendit un hurlement suivi de gémissements plaintifs. Il se précipita sur le seuil. Sa grand-mère, aussi effrayée que lui, le serra dans ses bras.

-« Ta maman est malade. Elle va se reposer. Tu la verras demain. » Elle entraîna l’enfant vers la table de la cuisine, lui servit un bol de soupe chaude accompagnée d’un quignon de pain et le coucha très vite dans la salle commune, sur un lit de paille près de la cheminée. Lorsqu’il se réveilla, quelques heures plus tard, la nuit était tombée. Ses grands-parents étaient allés se coucher et Severus voulu voir sa mère. Elle était allongée dans une petite pièce, qui servait de buanderie. Un vieux matelas de laine soulageait son corps endolori. Il s’approcha d’elle. Elle était fiévreuse et gémissait dans un demi sommeil. Il s’allongeât près d’elle et murmura :

-« Maman ? Maman ? » Elle ouvrit les yeux, le vit, lui sourit. « Mon chéri, tu es là ! Viens ! Ne me quitte pas. Bientôt ton père viendra nous chercher. Il est puissant. Nous partirons tous les trois. Il combattra les démons et nous vivrons heureux… Sev, mon amour, reste près de moi… » Maintenant elle délirait et disait des mots sans suite. Severus avait peur mais ne voulait pas quitter la chaleur de sa mère. Il essayait de la calmer, lui promettait de partir avec elle lorsqu’il serait plus grand ; lui disait qu’ils étaient bien tous les deux, qu’il l’aimait…

Enfin sa mère se tut et retomba dans une sorte de coma. Il resta auprès d’elle toute la nuit. Au matin, sa grand-mère les trouva enlacés, la mère était froide et le fils pleurait sur le corps de celle qui l’avait quitté à tout jamais. Rogue se souvenait de la cérémonie. Sa mère avait été enterrée dans le petit cimetière en haut de la falaise. Ce jour là le vent soufflait si fort qu’il emportait les quelques fleurs déposées sur le cercueil. Peu de monde s’était déplacé. La famille était pauvre et passait pour originale. Son grand-père attirait peu la sympathie. Dans le village on parlait de sa brutalité lorsqu’il était ivre, ce qui arrivait très fréquemment, et beaucoup le soupçonnait d’avoir tué lui même sa fille à force de la frapper.

Sa grand-mère avait la réputation d’être « un peu sorcière ». En fait seuls son physique, peu amène, et le fait qu’une ou deux fois on l’avait vu cueillir des herbes « magiques » dans le cimetière ou sur la lande, les faisaient parler ainsi. Et la plupart auraient été surpris et choqués d’apprendre qu’elle était réellement une sorcière, au sang-pur, particulièrement douée en magie noire, comme toute sa famille. Rogue se leva. L’aube allumait ses premiers feux.

Il passa par la plage, déserte à cette heure si matinale, et grimpa l’escalier creusé dans la falaise. Il dérangea quelques mouettes encore endormies au creux de la roche et parvint au sommet, essoufflé et nostalgique. Il ramassa quelques primevères et se dirigea vers le petit cimetière qui surplombait la mer. Le soleil se levait sur l’eau et faisait scintiller les vagues. Les fous de Bassan plongeaient à la recherche de nourriture.

La tombe de sa mère était faite d’une simple plaque de pierre blanche, gravée à ses initiales SR. Rogue eut un frisson, c’était aussi les siennes. Pas de dates. La dalle était recouverte de mousse et de lierre. Le tombeau de ses grands-parents était à quelques pas. Il déposa ses fleurs sur la stèle et observa discrètement les alentours. Il était seul. Il sortit sa baguette, lança quelques invocations, mais rien ne vint déranger le silence du lieu. Il tomba à genoux, le visage dans les mains et resta ainsi de nombreuses minutes.

Lorsqu’il se releva il savait ce qu’il avait à faire. Il attendrait le soir pour interroger les villageois. Il était sûr que sa mère, d’une façon ou d’une autre devait hanter les lieux. A la nuit tombante Rogue se dirigea vers le seul pub du petit village « Au refuge du marin ». L’air était enfumé. On y buvait de la bière brune et du vin de gingembre. Quelques habitués jouaient aux fléchettes, pendant que d’autres fumaient la pipe en parlant de la pluie et du beau temps. Lorsqu’il ouvrit la porte les conversations s’arrêtèrent et tous les regards se tournèrent vers lui. Il salua la cantonade d’un « Latha math* » et pris place au comptoir.

Il se présenta comme un barde celte qui visitait la région pour y recueillir les légendes qui circulaient. Il voulait les mêler à ses chants afin de les immortaliser. Il offrit une tournée générale et interrogea les villageois : « Y avait-il des histoires propres à ce village ? Des fantômes ou des esprits qui hanteraient la lande le soir ? Des maisons hantées ? » L’un d’entre eux prit la parole. Il parla du kelpie qui demeurait dans l’étang. Tous ricanèrent. On connaissait l’histoire de Nessie, le kelpie du Loch Ness et chacun savait qu’il s’agissait d’un canular. Un autre évoqua les brownies. Ces petits lutins, compagnons idéals pour une nuit de beuverie, que l’on attirait avec une pincée de tabac, une pinte de bière ou une bouteille de whisky. Ils étaient nombreux à y croire et certains affirmaient qu’ils en avaient déjà vus.

Un troisième parla du Red Cap, qu’on appelait aussi Chaporouge. Les villageois le craignaient beaucoup. Il ressemble à un nain, armé d’un gourdin, mais c’est en fait un croque-mitaine rabougri qui guette les voyageurs égarés dans le but de les égorger. Il recueille ensuite leur sang, qu’il utilise pour teindre le bonnet rouge qu’il porte sur la tête. Dès que la couleur commence à faner, il se met à la recherche d’un autre individu. Le silence se fit quelques instants pendant lesquels chacun souhaita ne jamais en rencontrer. Puis quelqu’un prononça le nom de la Banshie.

Elle hantait les endroits où avaient eut lieu d’anciennes batailles, aussi les villageois évitaient de passer de nuit par la lande. La Banshie était porteuse de mauvais présages. Elle se présentait comme une femme pâle et émaciée, enroulée dans un suaire blanc, ses longs cheveux tombant sur ses épaules osseuses recouvertes d’un plaid flottant au vent, qui lui ajoutait comme deux ailes. Les soirs de tempête, elle erre et se lamente dans des lieux maudits des hommes. Ses lugubres clameurs annoncent une mort prochaine à celui qui la voit ou l’entend.

Severus se demandait si sa mère était devenu un spectre de cette catégorie, ou si elle reposait sous une stèle d’où elle ne sortait que les nuits de Sabbat. Tous s’étaient tus, mais Rogue attendait autre  chose. Il reprit la parole :

-« Mais des récits propres au village ? N’y a t-il pas eut des morts violentes ou étranges, non résolues, des mystères qui planent encore ? En Ecosse chaque château a son fantôme, chaque cité a son spectre… »

-« Il y a bien », commença une vieille femme qui n’avait pas encore parlé, « l’histoire de ces deux petites filles, qui se sont noyées l’année où la mer a gelé. Elles sont allées si loin sur la glace qu’on ne les a jamais revues… Cela fait bien cinq ou six ans, mais certains soir sur la plage on entends des cris d’enfants. »

Les buveurs s’étaient retournés vers le comptoir, alors que Rogue s’approchait de la vieille. Il avait senti qu’elle pourrait peut être l’aider. Les autres avaient dis simplement « Ah, voilà la mère Deirdre qui se met à radoter… Elle en a pour la nuit ! »

Lorsqu’elle eut finit d’énumérer les détails de sa macabre histoire, elle regarda Rogue dans les yeux et lui dit : « Mais je crois que ce n’est pas cette histoire là que tu attends, n’est-ce pas Severus ? »

 

* Bonjour (en gaélique)