Les Démons de la nuit
Le portoloin
entraîna Rogue sur une lande déserte au milieu des bruyères. Son village natal
était situé dans le comté de Fife, au nord est de l’Ecosse. C’était un petit
village de pêcheurs au bord de la mer du Nord. Certains hivers, quand le froid
sévissait, il arrivait que la mer elle-même soit gelée. Rogue avait le souvenir
de ses membres engourdis peinant à se réchauffer auprès du feu. Depuis il
s’était endurci et pourrait vivre désormais dans un cachot glacial.
Cette nuit la lande, proche du village,
était éclairée par la lune, quelques nuages la voilaient par instant. Il
parvint rapidement jusqu’au village dont les habitants se reposaient. Il
traversa les rues tranquilles, longea le petit port et arriva bientôt devant
une petite maisonnette sombre et délabrée. Cela surprit Severus qui ne se
souvenait pas que la maison de son enfance fût si petite. Il traça autours
d’elle une ligne invisible infranchissable par les moldus et les animaux
venimeux, puis pénétra à l’intérieur. Il posa sa malle. La demeure était
envahie par les ronces et les araignées. Dans la cheminée, un nid de serpents
s’était installé.
Le peu de biens possédés par ses grands-parents
avaient disparus, dispersés ou volés. Il s’assit sur la malle et rassembla ses
souvenirs. Les derniers instants de sa mère… Il avait couru la lande tout
l’après midi à la recherche de plantes magiques qu’il rapportait à la maison.
Ce jour là, en approchant de chez ses grands-parents il entendit des cris mêlés
à des sanglots : la voix de sa mère qui suppliait, comme il l’avait tant
de fois entendue.
- « Pitié, père ! Non, je ne peux rien
dire. Il reviendra. Et nous partirons tous ensemble avec Sev… Non, le Maître
des Ténèbres ne pourra rien contre nous… la prophétie… Son frère… » Sa
voix s’était éteinte. Il entendit un hurlement suivi de gémissements plaintifs.
Il se précipita sur le seuil. Sa grand-mère, aussi effrayée que lui, le serra
dans ses bras.
-« Ta maman est malade. Elle va se reposer.
Tu la verras demain. » Elle entraîna l’enfant vers la table de la cuisine,
lui servit un bol de soupe chaude accompagnée d’un quignon de pain et le coucha
très vite dans la salle commune, sur un lit de paille près de la cheminée.
Lorsqu’il se réveilla, quelques heures plus tard, la nuit était tombée. Ses
grands-parents étaient allés se coucher et Severus voulu voir sa mère. Elle
était allongée dans une petite pièce, qui servait de buanderie. Un vieux
matelas de laine soulageait son corps endolori. Il s’approcha d’elle. Elle
était fiévreuse et gémissait dans un demi sommeil. Il s’allongeât près d’elle
et murmura :
-« Maman ? Maman ? » Elle ouvrit
les yeux, le vit, lui sourit. « Mon chéri, tu es là ! Viens ! Ne
me quitte pas. Bientôt ton père viendra nous chercher. Il est puissant. Nous
partirons tous les trois. Il combattra les démons et nous vivrons heureux… Sev,
mon amour, reste près de moi… » Maintenant elle délirait et disait des
mots sans suite. Severus avait peur mais ne voulait pas quitter la chaleur de
sa mère. Il essayait de la calmer, lui promettait de partir avec elle lorsqu’il
serait plus grand ; lui disait qu’ils étaient bien tous les deux, qu’il
l’aimait…
Enfin sa mère se tut et retomba dans une sorte de
coma. Il resta auprès d’elle toute la nuit. Au matin, sa grand-mère les trouva
enlacés, la mère était froide et le fils pleurait sur le corps de celle qui
l’avait quitté à tout jamais. Rogue se souvenait de la cérémonie. Sa mère avait
été enterrée dans le petit cimetière en haut de la falaise. Ce jour là le vent
soufflait si fort qu’il emportait les quelques fleurs déposées sur le cercueil.
Peu de monde s’était déplacé. La famille était pauvre et passait pour
originale. Son grand-père attirait peu la sympathie. Dans le village on parlait
de sa brutalité lorsqu’il était ivre, ce qui arrivait très fréquemment, et
beaucoup le soupçonnait d’avoir tué lui même sa fille à force de la frapper.
Sa grand-mère avait la réputation d’être « un
peu sorcière ». En fait seuls son physique, peu amène, et le fait qu’une
ou deux fois on l’avait vu cueillir des herbes « magiques » dans le
cimetière ou sur la lande, les faisaient parler ainsi. Et la plupart auraient
été surpris et choqués d’apprendre qu’elle était réellement une sorcière, au
sang-pur, particulièrement douée en magie noire, comme toute sa famille. Rogue
se leva. L’aube allumait ses premiers feux.
Il passa par la plage, déserte à cette heure si
matinale, et grimpa l’escalier creusé dans la falaise. Il dérangea quelques
mouettes encore endormies au creux de la roche et parvint au sommet, essoufflé
et nostalgique. Il ramassa quelques primevères et se dirigea vers le petit
cimetière qui surplombait la mer. Le soleil se levait sur l’eau et faisait
scintiller les vagues. Les fous de Bassan plongeaient à la recherche de
nourriture.
La tombe de sa mère était faite d’une simple
plaque de pierre blanche, gravée à ses initiales SR. Rogue eut un frisson,
c’était aussi les siennes. Pas de dates. La dalle était recouverte de mousse et
de lierre. Le tombeau de ses grands-parents était à quelques pas. Il déposa ses
fleurs sur la stèle et observa discrètement les alentours. Il était seul. Il
sortit sa baguette, lança quelques invocations, mais rien ne vint déranger le
silence du lieu. Il tomba à genoux, le visage dans les mains et resta ainsi de
nombreuses minutes.
Lorsqu’il se releva il savait ce qu’il avait à
faire. Il attendrait le soir pour interroger les villageois. Il était sûr que
sa mère, d’une façon ou d’une autre devait hanter les lieux. A la nuit tombante
Rogue se dirigea vers le seul pub du petit village « Au refuge du
marin ». L’air était enfumé. On y buvait de la bière brune et du vin de
gingembre. Quelques habitués jouaient aux fléchettes, pendant que d’autres
fumaient la pipe en parlant de la pluie et du beau temps. Lorsqu’il ouvrit la
porte les conversations s’arrêtèrent et tous les regards se tournèrent vers
lui. Il salua la cantonade d’un « Latha math* » et pris place au
comptoir.
Il se présenta comme un barde celte qui visitait
la région pour y recueillir les légendes qui circulaient. Il voulait les mêler
à ses chants afin de les immortaliser. Il offrit une tournée générale et
interrogea les villageois : « Y avait-il des histoires propres à ce
village ? Des fantômes ou des esprits qui hanteraient la lande le
soir ? Des maisons hantées ? » L’un d’entre eux prit la parole.
Il parla du kelpie qui demeurait dans l’étang. Tous ricanèrent. On connaissait
l’histoire de Nessie, le kelpie du Loch Ness et chacun savait qu’il s’agissait
d’un canular. Un autre évoqua les brownies. Ces petits lutins, compagnons
idéals pour une nuit de beuverie, que l’on attirait avec une pincée de tabac,
une pinte de bière ou une bouteille de whisky. Ils étaient nombreux à y croire
et certains affirmaient qu’ils en avaient déjà vus.
Un troisième parla du Red Cap, qu’on appelait
aussi Chaporouge. Les villageois le craignaient beaucoup. Il ressemble à un
nain, armé d’un gourdin, mais c’est en fait un croque-mitaine rabougri qui
guette les voyageurs égarés dans le but de les égorger. Il recueille ensuite
leur sang, qu’il utilise pour teindre le bonnet rouge qu’il porte sur la tête.
Dès que la couleur commence à faner, il se met à la recherche d’un autre
individu. Le silence se fit quelques instants pendant lesquels chacun souhaita
ne jamais en rencontrer. Puis quelqu’un prononça le nom de la Banshie.
Elle hantait les endroits où avaient eut lieu
d’anciennes batailles, aussi les villageois évitaient de passer de nuit par la
lande. La Banshie était porteuse de mauvais présages. Elle se présentait comme
une femme pâle et émaciée, enroulée dans un suaire blanc, ses longs cheveux
tombant sur ses épaules osseuses recouvertes d’un plaid flottant au vent, qui
lui ajoutait comme deux ailes. Les soirs de tempête, elle erre et se lamente
dans des lieux maudits des hommes. Ses lugubres clameurs annoncent une mort
prochaine à celui qui la voit ou l’entend.
Severus se demandait si sa mère était devenu un
spectre de cette catégorie, ou si elle reposait sous une stèle d’où elle ne
sortait que les nuits de Sabbat. Tous s’étaient tus, mais Rogue attendait
autre chose. Il reprit la parole :
-« Mais des récits propres au village ?
N’y a t-il pas eut des morts violentes ou étranges, non résolues, des mystères
qui planent encore ? En Ecosse chaque château a son fantôme, chaque cité a
son spectre… »
-« Il y a bien », commença une vieille
femme qui n’avait pas encore parlé, « l’histoire de ces deux petites filles,
qui se sont noyées l’année où la mer a gelé. Elles sont allées si loin sur la
glace qu’on ne les a jamais revues… Cela fait bien cinq ou six ans, mais
certains soir sur la plage on entends des cris d’enfants. »
Les buveurs s’étaient retournés vers le comptoir,
alors que Rogue s’approchait de la vieille. Il avait senti qu’elle pourrait
peut être l’aider. Les autres avaient dis simplement « Ah, voilà la mère
Deirdre qui se met à radoter… Elle en a pour la nuit ! »
Lorsqu’elle eut finit d’énumérer les détails de sa
macabre histoire, elle regarda Rogue dans les yeux et lui dit :
« Mais je crois que ce n’est pas cette histoire là que tu attends,
n’est-ce pas Severus ? »
* Bonjour (en gaélique)
