Les Démons de la nuit
Les nuits de pleine lune, Severus Rogue en
profitait pour compléter ses stocks de plantes et de racines. En effet pour
agir convenablement dans les potions certaines ne devaient être cueillies qu’à
cette période du mois, et avec un instrument en argent, quelquefois même en or.
Cette nuit là, il revenait de la proche forêt d’où il avait rapporté force gui,
hellébore, aigremoine et armoise. En passant près du cimetière, il fit un
détour. Il avait remarqué quelques jours plus tôt des plants de potentilles
entre les tombes.
Cette petite plante à fleurettes jaunes qu’il utilisait dans les
potions pour soigner les coups et les brûlures, n’était alors pas complètement
éclose. Il lui fallait les fleurs entières, et cette nuit elles devaient être à
point. La vieille grille n’était jamais fermée car le cimetière était à
l’abandon. Toutes les tombes et caveaux avaient au moins un siècle. Depuis les
habitants du village avaient crée un autre cimetière avec de larges allées et
un gardien à l’entrée.
Rogue cependant aimait à se promener dans ce lieu de repos. Il y
trouvait la tranquillité pour réfléchir et méditer. Il pénétra dans l’allée
principale et se dirigea rapidement au milieu des stèles. Il en connaissait
beaucoup pour avoir passé des après-midi entiers à déchiffrer les noms et les
dates, et essayer de deviner leur histoire. Certaines pierres tombales étaient
ornées d’ossements et portaient des devises en latin rappelant la brièveté de
la vie. « Quanquam
festinas, non est mora longa* », « Debemur morti,
nos nostraque** », « Memento mori*** » et autres
« Mors ultima ratio**** ». D’autres tombeaux étaient recouverts de
mousse et de lierre, et Rogue cueillit les baies noires qui se présentaient
devant lui.
Un peu en retrait, un
étrange mausolée dominait les autres tombes. On aurait dit comme une petite
chapelle, mais entièrement réalisée en marbre noir, et cette nuit sa forme, qui
se découpait sous la lune semblait fantomatique. Rogue continuait sa cueillette
dans ce lieu désert, lorsque soudain il crut entendre des gémissements étouffés
qui ressemblaient à des sanglots. Il pensait avoir rêvé, mais il les entendit à
nouveau. Le son semblait venir du mausolée. Severus pensa qu’il s’agissait du
vent qui, frôlant une sculpture, émettait cette sonorité. Mais la nuit était
douce et aucune brise ne s’élevait.
Rogue s’approcha.
Devant le monument quelques marches descendaient vers une petite salle où des cercueils
étaient posés à même le sol. Une grille séparait les vivants des morts. Rogue
remarqua qu’elle était ouverte. Il frissonna et n’osa pas pénétrer dans le
tombeau. Tout avait l’air calme, et il entendit çà nouveau l’étrange plainte.
Et soudain, une femme se tenait près de lui. Grande et maigre, enveloppée dans
une cape noire, elle était pieds nus et son visage, très pâle, semblait triste
et effrayé. Rogue ne dit rien. Etait-elle vivante ? Elle semblait attendre
quelque chose.
Rogue fit quelques pas
vers elle. Elle ne bougea pas. A peine eût elle un léger mouvement de recul,
qui prouvait qu’elle le voyait.
-« Qui
êtes-vous ? Que faîtes vous là ? » demanda Severus doucement. Il
était devant elle et pouvait presque la toucher.
-« Je m’appelle
Célubée. Je me suis égarée et j’ai très froid. », répondit-elle. Sa voix
était étrangement monocorde et son regard fixe ne considérait rien en
particulier.
-« D’où
venez-vous ? Vous demeurez près d’ici ? », continua-t-il
doucement. Il pensait à un asile, proche du village, où l’on soignait les
esprits égarés. Peut être s’en était-elle échappée ? Célubée ne répondit
pas, mais fit un pas vers lui. Il la sentait glacée. Il osa la prendre par le
bras et lui dit :
-« Venez, allons
chez moi. J’habite tout près. Vous pourrez vous réchauffer en me racontant
votre histoire. Puis nous trouverons une solution. »
Célubée semblait
glisser sur le sol. Il ne la sentait presque pas contre lui. Elle avançait
droit devant elle, comme en état de somnambulisme, et à chaque croisée du chemin
tournait vers Rogue son regard vide pour connaître la direction à prendre. Ils
franchirent bientôt le seuil de la petite maison où résidait Severus. C’était
la première fois qu’il y faisait entrer quelqu’un. La jeune femme s’était
arrêté dans l’entrée et ne bougeait plus.
Rogue alluma le feu
dans l’âtre et entraîna Célubée devant la cheminée. Il voulu lui retirer sa
cape, mais elle refusa absolument et s’y drapa plus farouchement encore. Elle
se recroquevilla sur le fauteuil que Severus lui présenta et ne fit plus un
geste. Ils attendaient tous les deux. Assis devant les flammes, ils se
réchauffaient, mais le visage de Célubée restait toujours aussi pâle. Elle
refusa toutes les boissons qu’il lui proposa : thé, alcool ou divers
breuvages.
Il pensa qu’elle
allait peut être s’endormir, quand quelques coups furent frappés à la porte.
Célubée sursauta. Rogue se leva pour aller ouvrir, mais elle fut plus prompte
et se jeta contre lui en murmurant :
-« N’ouvrez
pas ! Ils veulent me reprendre ! Ne me laissez pas ! Gardez
moi ! » Elle s’était blotti contre lui et Rogue eut un frisson. Elle
était toujours aussi glacée. Pourtant elle le regardait maintenant d’un air
presque tendre, suppliant et plein d’espoir.
Severus avait rarement
tenu une femme dans ses bras. Malgré son étrange froideur, il sentit son cœur
s’emballer. A la porte les coups redoublaient, mais Rogue ne bougeait plus. Il
tenait étroitement serré contre lui cette femme étrange, pâle et glacée. Il
murmurait :
-« Ne vous
inquiétez pas. Tout se passera bien. Je suis près de vous. » Il la sentait
prête à défaillir et la transporta jusqu’à la chambre. Il l’allongeât sur le
lit et sortit de chaudes couvertures. Il la contemplait et soudain elle
dit :
-« Ne me quittes
pas. Viens près de moi. » Elle tendit les bras. Il s’y glissa. Ses lèvres
étaient froides comme le marbre. Lorsqu’il fut contre elle, il ne sentit pas
son cœur battre et plongea dans une étrange torpeur.
Les contours de la
pièce avaient l’air de se dissoudre et un froid subit le saisit. Il marchait
dans une plaine blanche, sans bruit, il se dirigeait vers un endroit qu’il
connaissait apparemment. Tout au long de sa marche, il se dépouillait de ses
vêtements et se retrouva simplement vêtu d’une cape noire, devant une lumière
étonnamment brillante. D’instinct il se prosterna. Ses oreilles se mirent à
tinter, des chants d’oiseaux se mêlaient à des sons de clochettes. Il releva la
tête et par delà la lumière, il vit Célubée qui lui faisait signe de le
rejoindre. Elle était maintenant recouverte d’un suaire blanc, qui soulignaient
ses maigres formes.
D’autres silhouettes,
également vêtues de blanc, la rejoignirent. Elles aussi faisaient signe à
Severus. Mais il ne voulait pas, ne sachant que trop ce qui l’attendait de
l’autre côté. Il voulu se lever et rebrousser chemin, mais il était comme
engourdi, ses gestes ralentis. Il chuta…
Il se releva, ouvrit
les yeux. Il était chez lui. Dans sa chambre. Célubée était partie. Mais qui
était-elle ? L’aube approchait. Severus s’habilla et sortit. Tout était calme.
Dans le cimetière le soleil se levait sur les tombes. Il se dirigea vers le
mausolée de marbre noir. La grille était refermée. Sur la pierre était gravé en
lettres d’or le nom de la famille. Il fit le tour. Une plaque recensait tous
les occupants des cercueils. Les plus anciens dormaient là depuis le XVIII ème
siècle. Et tout en bas de la liste, à demi effacé, il lut : « Célubée
1840-1880 ».
* Tu peux
te hâter, tu n'as pas longtemps à attendre.
** Nous sommes voués à la mort, nous et tout
ce qui nous appartient
*** Souviens-toi que tu es mortel
**** La mort est la raison finale
de tout
