Les Démons de la nuit
Chapitre
2 : La nuit de Samain
La seconde fois était veille de Toussaint. Dans toute
l’Angleterre les enfants fêtaient Halloween. Déguisés, ils allaient de maison
en maison quêter des bonbons, à défaut de quoi ils lanceraient un mauvais sort.
Rogue n’y attachait guère d’importance. Il y avait peu de chance pour que des
gamins s’aventurent jusqu’à sa demeure. Située à l’écart de la ville, proche
d’une sombre forêt, que les villageois disaient hantée la nuit, il fallait
traverser le cimetière pour y accéder. La plupart des enfants seraient
suffisamment effrayés, surtout en pleine nuit, pour éviter de déranger cet
étrange voisin.
Severus s’était installé tranquillement au coin du feu, une
tasse pleine d’une infusion ambrée à portée de main, et lisait attentivement
une histoire de la civilisation celte. Il s’intéressait plus particulièrement à
la fête de Samain, qui clôturait l’année. Le début de l’hiver était pour eux
l’occasion de célébrer le dieu du soleil et celui de la mort. C’était un temps
de fêtes et de réjouissances qui duraient plusieurs jours.
La veille de Samain les celtes étouffaient le feu qui
brûlait dans l’âtre et se regroupaient autours des druides. Ceux-ci leur
distribuaient des branches de gui en guise de talisman et après les sacrifices
traditionnels, ils allumaient de grands feux sur les collines, autours desquels
chacun allait ensuite ripailler et danser, avant de rentrer muni d’un nouveau
tison pour rallumer leur foyer.
Ce jour-là les morts de l’année se regroupaient autours du
dieu des morts, qui décidait de leur apparence pour l’année à venir : un animal
pour expier leurs péchés ou le paradis des druides pour les plus vertueux. Les
esprits des morts pouvaient profiter de ce jour, où la frontière était ouverte
entre les deux mondes, pour faire une brève visite à leur famille, où ils
cherchaient chaleur et réconfort. Les vivants craignaient par-dessus tout qu’au
moment de repartir les morts ne les emmènent avec eux par erreur.
Severus eut un frisson. Il redressa la tête et remarqua que
le feu venait de s’éteindre dans l’âtre. Il se leva pour le rallumer lorsqu’il
entendit une sorte de plainte lugubre venue de l’extérieur. Il crut tout
d’abord que c’était le vent qui s’engouffrait dans la cheminée et n’y prêta pas
attention. Mais la litanie se fit insistante. Il distinguait des paroles, dans
une langue qu’il ne comprenait pas, comme psalmodiées par des dizaines de voix.
La curiosité le prit. La nuit était tombée depuis longtemps, mais la pleine
lune éclairait le paysage. Il se drapa dans une chaude cape noire et sortit.
Tout d’abord, il ne vit rien. Tout semblait tranquille,
mais soudain des chants s’élevèrent. Ils venaient de la forêt. Rogue n’était
pas peureux et il avait emporté sa baguette. Il s’enfonça sous les arbres. Il
lui arrivait d’aller y cueillir des ingrédients pour ses potions et quelques
fois il rapportait aussi des champignons, des mûres ou des noisettes. Mais ce
soir-là la forêt semblait hostile.
Il passa près du vieux dolmen moussu où il se reposait
souvent et crut y voir des traînées rouge sombre. Il pensa aux sacrifices
rituels, puis haussa les épaules. Il savait qu’il existait encore des druides
qui célébraient leur culte régulièrement avec leurs adeptes, mais ils se
réunissaient plutôt à Stonehenge, ou d’autres hauts lieux du spiritisme. Pas
dans cette forêt ! Il s’agissait sans doute d’un animal blessé, qui s’était
reposé quelques instant sur la pierre avant de poursuivre son chemin.
Mais Rogue était aux aguets. Il lui semblait que les
chants étaient de plus en plus lointains. Il approchait d’un grand chêne
centenaire et soudain il les vit. Au pied de l’arbre trois jeunes filles vêtues
de blanc maintenaient étendu un drap, blanc lui aussi. Severus leva la tête.
Sur les plus grosses branches des hommes, en longues toges blanches, coupaient
des boules de gui à l’aide d’un instrument qu’il ne distinguait pas, puis les
jetaient dans la pièce de tissu. Rogue resta quelques instants à les
contempler, puis les chants, qui semblaient se rapprocher, le rappelèrent à
nouveau.
Il continua son chemin. Il savait qu’il arrivait près d’une
clairière et se dissimulait prudemment derrière les arbres, tout en avançant.
Les voix venaient de là. Lorsqu’il y parvint, il n’en crut pas ses yeux : un
grand feu était allumé au centre d’un cercle de pierres, des tables dressées çà
et là, autours desquelles toute une multitude faisait la fête. Des femmes
servaient dans des grands plats d’argent des viandes rôties, et déposaient sur
les tables des pichets de grès. Plus loin des coupes de fruits et des tonneaux
en perce invitaient les assoiffés à se rafraîchir.
Des bardes, accompagnés d’instruments anciens,
jouaient des airs entraînants et quelques dîneurs se levèrent pour danser.
Rogue restait fasciné à les regarder. D’où venaient tous ces gens ? D’habitude
la forêt était silencieuse et déserte. Elle était si profonde qu’il n’avait
jamais atteint l’autre orée. Ils étaient forcément passés devant chez lui – les
chants qu’il avait perçus dans la cheminée – mais avaient-ils traversé le
village ? Et le cimetière ? Et soudain Rogue eut un sursaut ! La nuit de Samain
les morts se mêlaient aux vivants pour chercher chaleur et réconfort…
Non ! C’était impossible ! Cependant ils étaient
bien là ! Tout à ses réflexions, il n’avait pas entendu une petite troupe
s’approcher et il fut surpris d’entendre parler à côté de lui. Les druides
avaient terminé leur tâche et revenaient apporter le gui porte-bonheur aux
fêtards.
Il ne comprit pas les mots, mais le sens de leurs paroles
semblait très clair : il n’était pas le bienvenu. Les druides le considéraient
d’un air curieux, alors que les jeunes filles, qui portaient toujours le linge
blanc, semblaient effrayées. Il faut dire qu’il sortait du lot, tout de noir
vêtu, quand ils portaient tous du blanc immaculé…
Le chef des druides lança un ordre et quelques
hommes forts accoururent. Rogue pointa sa baguette sur eux en jetant un sort,
mais il n’eut aucun effet. Ils avancèrent sur lui et le saisirent. Sur un ordre
du chef, les jeunes filles rejoignirent le banquet pendant que Rogue était
transporté jusqu’au dolmen. Il tenta de s’enfuir quand il comprit qu’on le menait
au sacrifice. Mais les hommes étaient forts et le maintenaient fermement. Puis
il fut allongé sur la pierre froide et granuleuse. Il ne voulait pas mourir
sans combattre. Se laisser égorger comme un vulgaire animal n’était pas une
mort digne. Lui même avait tué des hommes et des enfants dans leur sommeil,
mais cela ne comptait pas.
Il vit approcher la lame d’un grand couteau et chercha à se
débattre. L’un des hommes l’assomma d’un coup de poing. Le druide approcha
l’instrument sur le cou de Rogue. Il psalmodia quelques incantations, offrant
aux dieux cet homme en noir qui ne pouvait venir que de l’enfer. Le couteau
trancha la gorge offerte. Le sang se mit à couler d’abondance. Un sang épais et
rouge. Les druides invoquaient les esprits des morts. Les hommes s’étaient
prosternés. Puis ils déposèrent le corps sacrifié au pied du dolmen, sur un lit
de mousse et retournèrent au banquet.
L’aube arriva. Le soleil pénétrait difficilement sous les
frondaisons, mais lorsqu’il atteignit le visage de Severus, celui-ci s’éveilla.
La mousse était humide. Il se souvint des événements de la nuit et fut étonné
d’être encore en vie. Il toucha son col. Aucune trace de blessure. Par contre
il avait très mal à la tête et il sentit sous ses doigts une bosse à l’endroit
où l’homme l’avait frappé. Mais peut être s’était-il assommé lui même contre le
dolmen, en se prenant les pieds dans une racine ? Il refit le chemin parcouru
dans la nuit. Dans la clairière désertée, il restait quelques pierres autours
d’un cercle d’herbes brûlées ; et sous le grand chêne, quelques brins de gui
que Rogue ramassa en guise de talisman…
