Crouac ou la
métamorphose
Chapitre 9 : Non, je ne regrette rien…
oilà,
c’était arrivé ! Le moment que je redoutais le plus au monde ! Je suis en
train de le vivre… J’espérais bien ne jamais avoir à en passer par-là, mais
il faut, je crois, assumer ses erreurs de jeunesse. Pourtant j’ai toujours
agit comme il le fallait pour rester une chouette honnête, s’il n’y avait
eut cette malheureuse nuit dans la forêt interdite…
Je crois d’ailleurs que c’est par cet épisode que je vais commencer mon
récit. Cela faisait quelques années que j’appartenais à Harry Potter, mon
jeune Maître. Toute l’année nous vivions à Poudlard,
dans un monde qui m’était familier. Mais l’été, hélas, nous devions quitter
ce paradis pour retourner chez les affreux moldus
qui lui servaient de famille et qui me détestaient. Interdiction de voler,
de quitter ma cage, peu de nourriture, un véritable enfer…
Aussi chaque rentrée scolaire était pour moi une joie espérée jour après
jour. Cette année, quand je revins de mes vacances forcées, il régnait une
grande effervescence dans la volière. Tout l’été de grandes fêtes nocturnes
avaient été organisées dans la forêt interdite, par les différentes créatures
qui y vivaient. Certains de mes camarades avaient eut l’occasion de s’y rendre
et en gardaient des souvenirs impérissables.
J’étais un peu jalouse d’avoir raté ces « parties ». Pour une fois qu’on
s’amusait dans cette forêt ! Mais rien n’était perdu, car devant le succès
remporté, les organisateurs avaient décidé de continuer ces festivités le
samedi soir pendant le reste de l’année. D’ailleurs une « rave », c’est ainsi
qu’ils appelaient leurs petites surboums, était prévue pour la fin de la semaine.
J’étais toute excitée. Je mis à profit les quelques jours qui précédaient
pour me refaire une beauté. (Je n’étais pas très bien traitée chez les moldus,
et ma carnation s’en ressentait…)
Je me gavais de baies de sureau, qui donne le teint clair et frais. Cela
me valut quelques ennuis digestifs, mais il faut quelquefois souffrir pour
être belle ! Je lissais mes plumes de longues heures jusqu’à ce qu’elles soient
parfaitement agencées et le soir tant attendu arriva enfin. Mâchecool,
qui était de toutes les réjouissances, m’avait proposé d’être son cavalier.
Vous pensez si je n’étais pas peu fière…
Lorsque nous arrivâmes dans la forêt magique, je ne pus retenir une exclamation
de surprise. C’était féerique ! Des lucioles étaient accrochées à chaque branche
d’arbre, imitant un ciel étoilé ; des vers luisants, eux, balisaient la piste
de danse, installée dans une petite clairière. Sur un dolmen, à l’écart, étaient
disposés toutes sortes de rafraîchissements : petits insectes brillants de
toutes les couleurs, des fruits des bois installés sur des plaques de mousses
humides, des monceaux de verdures et même quelques petits mammifères fraîchement
tués. Un vrai repas de fête !
A l’écart, des troncs évidés remplis d’eau de pluie, de jus de groseille
ou d’un mélange qui m’était inconnu, proposaient à chacun d’étancher sa soif.
Je grignotais une musaraigne, tandis que Mâchecool
faisait le tour de ses connaissances. Il m’offrit de goûter à un végétal étrange
que je n’avais jamais vu. Il n’en connaissait pas le nom, mais m’assurait
que cette herbe allait me donner des ailes tout au long de la nuit…
C’est alors que les animations commencèrent. On se mit à entendre une
musique très rythmée. L’effet était incroyable. On eut dit que les musiciens
étaient présents dans chaque arbre de la clairière. J’avais envie de danser.
Mâchecool m’entraîna sur la piste dans un rock endiablé. Puis
un tango langoureux suivit. Je commençais à avoir un peu chaud et la tête
me tournait. Nous nous installâmes à l’écart de
toute cette agitation et mon cavalier se mit à m’éventer de ses ailes pour
me rafraîchir. Il était gentil, me parlait doucement, il s’approcha de moi
et là… Il s’est passé une chose terrible.
Je n’ai pas encore bien comprit comment, mais il me serrait contre lui
et … oh, non ! J’ai trop honte ! Le charme était rompu. Mâchecool
m’a raccompagnée à la volière. Je ne parlais pas. J’étais un peu fatiguée
et très déprimée. Il m’assura que c’était normal : la musique, la danse, les
boissons alcoolisées… Je n’avais pas l’habitude. Il me souhaita une bonne
nuit et je restai seule à cuver mon amertume et ma folie.
Quelques semaines plus tard, la conséquence de mon aventure d’un soir
m’apparut clairement. Mâchecool ne m’avait pas seulement
déshonorée, il allait faire de moi une mère ! Non, c’était impossible ! J’étais
trop jeune. Je ne pouvais pas m’occuper d’un oisillon. Et que diraient les
autres volatiles ? Je n’osais pas parler de mon état à Mâchecool quand je le revis, mais je lui fis comprendre que
je ne voulais plus rien avoir affaire avec lui… Qu’il entraîne qui il voulait
dans les milieux interlopes qu’il fréquentait, mais
qu’il m’oublie…
Il n’eut pas l’air de prendre notre rupture au tragique, ce qui, je l’avoue,
me chagrina un peu. Mais il fallait maintenant que j’assume l’inconséquence
de ma jeunesse et que je trouve une solution pour accueillir le fruit de mes
entrailles. C’est alors qu’il me revint en mémoire une phrase que j’avais
surprise au détour d’une conversation entre deux commères. Elle parlait d’une
oiselle perdue (comme moi !), à jamais déconsidérée, et en évoquant sa future
progéniture, l’une d’elle ajouta en ricanant :
-« Bah ! Elle n’a qu’à le confier à Basile ! Il s’en occupera ! »
J’appris un peu plus tard l’histoire de ce Basile. Lors de sa deuxième
année à Poudlard, mon Maître avait tué son père
dans la Chambre des secrets. Le pauvret, qui n’était encore qu’un jeune serpenteau,
avait trouvé refuge dans la forêt interdite. Apparemment il rendait de menus
services aux autres animaux, en s’occupant de leurs petits, par exemple. Et,
bien, voilà ! J’avais la solution ! Basile serait la nourrice de mon futur
bébé… Hélas ! J’étais jeune et naïve et je n’avais pas saisi à l’époque que
Basile s’occupait d’une façon bien différente de celle que je croyais des
jeunes qui lui étaient confiés. Je compris bien plus tard qu’il gobait les
œufs, croquait les nouveau-nés dont on voulait se débarrasser ! Et dire que
je lui ais laissé mon bébé les yeux fermés. Si j’avais su…
Lorsque je sentis le grand jour approcher, je m’éloignais discrètement
de la volière pour mettre au monde mon premier né. J’étais toute bouleversée.
L’affaire se présentait mal : l’œuf était trop gros et je crus que j’allais
éclater tant les douleurs étaient vives. J’étais bien punie par ma souffrance.
Enfin il apparut. Mais il semblait un peu aplati et comme écrasé par endroit.
Je le contemplais quelques minutes toute émue, puis me dirigeais résolument
vers l’antre du basilic que j’avais repéré.
J’avais emmailloté le petit dans des feuilles fraîches et le transportait
au chaud sous mon aile. Lorsque Basile apparut, j’eus un léger frisson. Ces
créatures sans bec et sans plumes m’avaient toujours parues un peu inachevées…
Rapidement je lui confiais mon bien le plus précieux en lui recommandant d’en
prendre le plus grand soin. Je me proposais de venir régulièrement le visiter
et comptais bien assister à la naissance. Je ne compris pas pourquoi il me
dit alors :
-« Vous inquiétez donc pas pour ça, ma p’tite
dame ! Basile est un dégourdi ! Vous ne serez plus embêtée ! Mais la coquille
a l’air solide, dîtes-donc ! Ca ne
sera pas si facile… Partez tranquille, je m’occupe de tout. »
Je me débrouillais pour revenir régulièrement. Basile exposait l’œuf au
soleil, « pour l’aider à éclore », disait-il. J’avais peur que mon poussin
ne cuise à l’intérieur, mais il m’assura que tout allait bien. Il répéta que
la coquille était fichtrement solide, ah ça oui ! Et que le petit serait un
sacré gaillard. Il ajouta même « un petit poulet bien dodu. » Lorsque le jour
de l’éclosion arriva, mon instinct de mère m’en averti aussitôt. Je prétextais
un rendez-vous urgent chez l’esthéticienne pour me rendre sur les lieux.
Quand j’arrivais l’œuf était déjà un peu fêlé à sa base, mais Basile affirma
que non le minot ne se ressentirait pas de la chute, la coquille l’avait protégé
et d’ailleurs il ne l’avait pas entendu se plaindre. « Vraiment du béton,
cette coquille », grommela-t-il entre ses dents. A cet instant, un petit «
toc-toc » se fit entendre. Il venait de l’intérieur. Mon bébé allait naître
! Quel moment magique ! Le cœur me battait et le basilic avait une petite
larmichette au coin des yeux…
L’œuf se mit à faire de petits bonds sur le sol, puis un léger craquement
indiqua que le processus venait de commencer. A l’endroit de la fêlure, on
vit apparaître un petit morceau corné qui cherchait à élargir le trou. En
quelques minutes, il était suffisant pour le petit passât la tête. Une toute
petite tête hirsute au bec grand ouvert qui semblait quémander, un œil vert
qui s’ouvrait sur la vie. Oui, un œil ! Car l’autre restait mystérieusement
clos. Fermé. Collé. Soudé. Mon petit était borgne !
Puis le reste du corps sortit à son tour. Curieusement il se trouvait
la tête en bas et eut beaucoup de mal à se redresser sur ses… Gasp ! Trois pattes ! Mon enfant était un monstre ! J’avais
le cœur serré, mais ma fibre maternelle m’enjoignait de ne pas l’abandonner.
Je le confiais encore une fois à Basile, le temps de lui chercher un peu de
nourriture. Je revins rapidement pour voir ce traître en train d’essayer d’engloutir
mon tout petit… Et bien qu’il se justifiait en expliquant que le gamin allait
tomber et qu’il le rattrapait par l’aileron, c’est pour cela qu’il l’avait
dans la gueule, je ne lui faisais plus confiance.
D’ailleurs mon bébé ne volera jamais, Basile lui ayant à moitié arraché
l’aile… Mais cela n’a pas d’importance. C’est mon enfant, ma chair, mon sang,
ma petite Ceiba… Oui, c’est le prénom que je lui
avais donné. Joli prénom, original. Comme elle s’était présentée à moi pour
la première fois la tête en bas, et que par ailleurs elle semblait apprécier
cette position, puisque je la retrouvais sans cesse ainsi, je l’avais surnommée
« C’est en bas » qui se transforma rapidement en « C’est y bas », puis « Ceiba ». La sonorité me plaisait et je décidais de baptiser
ainsi définitivement mon oisillon chéri.
Mais elle était aussi plus fragile que les autres. Son estomac refusait
presque systématiquement toutes les nourritures que je lui offrais. Et pourtant
j’en essayais de toutes sortes. Mais quoique je lui proposais,
elle le régurgitait immédiatement avec des vomissements terribles pour un
si petit corps. Jusqu’au jour béni, où je lui fit
goûter un morceau de fromage récupéré sur la table du petit déjeuner. Ma petite
Ceiba se jeta dessus avec avidité et le dévora jusqu’à la
dernière miette, avec un rot de satisfaction. Alléluia ! J’avais enfin trouvé
le régime alimentaire qui lui convenait.
J’avais installé la chair de ma chair dans un petit abri douillet, à l’écart
de tous les dangers, le plus loin possible de ce maudit basilic, et ne voulant
plus confier à quiconque mon chérubin, je décidai de m’en occuper seule et
d’assumer mon rôle de mère célibataire. J’avais pris l’habitude de fréquenter
les cuisines du château la nuit pour y trouver la pitance nécessaire à mon
cher ange. Et tout se passait sans problème, jusqu’à ce funeste soir…
Je sortais du garde-manger, toute heureuse car j’avais réussi à mettre
le bec sur un énorme morceau de cheddar, le met préféré de Ceiba,
et j’imaginai déjà sa joie et ses mimiques de reconnaissance lorsqu’elle me
verrait arriver. Aussi je ne pris pas garde que quelqu’un d’autre se trouvait
aussi dans la cuisine. Cela n’arrivait presque jamais à cette heure-ci. Lorsque
je traversais la salle à tire d’aile, je heurtais le personnage en question,
qui se trouvait être Wincky. Elle avait entre les
mains un saladier remplis de glaçons, sur lequel reposais un pic à glace.
Je crois qu’elle ne s’attendait pas à me voir. Elle se mit à hurler, lâcha
son chargement, qui explosa littéralement au sol. Elle glissa alors sur la
glace répandue et, hélas, la pointe de l’instrument se ficha dans sa gorge.
J’étais horrifiée. La pauvre ne bougeait plus, morte sur le coup. Il ne
servirait à rien d’appeler du secours. Il était trop tard pour elle et mon
enfant m’attendait avec impatience. Ceiba, comme
prévu, me fit la fête, mais j’étais encore sous le choc et j’eus bien du mal
à répondre à son affection. J’écourtais les effusions et sur le trajet du
retour je me mis à réfléchir. Depuis quelques temps Mâchecool
était réapparu dans ma vie, flanquée d’une nouvelle amie et à eux deux ils
s’entendaient comme larrons en foire pour me faire tourner en bourrique. Et
le pire était que je marchais à fond dans leurs bobards et ne me rendait compte
que trop tard qu’ils m’avaient abusée !
Je vis alors dans ce triste événement, un moyen de me venger un peu et
en tout cas d’être libérée pendant un certain temps de leurs facéties. Je
transformais cette mort accidentelle en un crime sanglant. Je dissimulais
soigneusement le pic à glace, tout simplement en le nettoyant et en le rangeant
à sa place, puis je griffais le visage et le cou de la victime avec une fourchette
pour simuler des écorchures. Je tartinais aussi le chiffon qui lui tenait
lieu de vêtement à l’aide d’algues qui traînaient dans une bourriche d’huîtres
vide, ceci afin de compliquer l’affaire et pour couronner le tout, je m’arrachais
une plume que je teignis en noir avec de l’encre que me nouvel ami le calamar
géant me fournit gracieusement.
Ensuite je quittais les lieux, un peu honteuse, mais persuadée que j’allais
être tranquille un bon moment. Mais, je le jure ! Je n’aurais jamais cru que
Crouac risquerait de finir ses jours à Azkaban, sinon je n’aurais jamais poussé la farce aussi loin.
J’espère qu’elle voudra bien me pardonner. Je sais qu’elle a un bon fond,
tout compte fait. Et s’il vous plait, ne me jugez pas trop sévèrement. Laissez-moi
à ma petite Ceiba qui a tant besoin de moi…
