Crouac ou la métamorphose

 

 

 

Chapitre 7 : La tactique du gendarme…

 

eio Abril se mit aussitôt au travail. Il commença par convoquer les autres elfes de maison afin de mieux connaître la personnalité de la victime. Certains se montrèrent méprisant, la traitèrent de sac à vin ou de perturbée du bocal ; d’autres se contentèrent de dire que c’était leur condition de servir jusqu’à l’usure, et qu’il n’y avait pas à faire tant de tintamarre pour une des leurs, c’était leur lot à tous et peu importait comment la fin venait. Seul Dobby sembla très peiné. Il versa quelques larmes, bredouilla quelques mots inintelligibles et finit par dire que « Non, non, il n’avait rien vu, rien vu du tout. Il ne savait rien, rien du tout. D’ailleurs il ne dirait rien, rien du tout. Lui non plus n’était rien, rien du tout et il voulait qu’on le laisse tranquille et c’était tout ! » Le détective nota scrupuleusement tout ce verbiage.

 A l’heure où le crime avait été commis presque tous les habitants de Poudlard se reposaient, aussi il fut difficile à l’officier de trouver des témoins. Les fantômes commémoraient entre eux un anniversaire de mort. Une petite salle humide portait encore les traces de leurs agapes. Peeves annonça en ricanant qu’il connaissait le meurtrier, mais qu’il s’amusait trop et qu’il allait attendre un peu pour le dénoncer. Dans un grand éclat de rire il donna rendez-vous à l’assassin pour négocier le prix de son silence et disparut dans un bruit de vaisselle fracassée. Son intervention agaça tout le monde.

Puis les investigations commencèrent. Personne n’accepta de bonne grâce de voir son intimité ainsi fouillée. Severus  le premier se mit dans une colère noire lorsque le détective vint perquisitionner dans son cachot. Il lui refusa tout net l’accès et ne céda qu’à la condition expresse qu’il resterait à côté en permanence et que ses précieuses potions ne seraient pas bousculées. Il avait réussi à mettre à l’abri certains grimoires et ingrédients de magie noire qui auraient pu indisposer le représentant du Ministère.  Poncho y Pendouille vérifia chaque coin de muraille, préleva des échantillons sur le mur nord, le plus humide, et se mit à plat ventre pour étudier d’éventuelles traces dans la poussière.

Pendant cette visite Crouac, que Rogue avait retrouvé, avec un plaisir non dissimulé, endormie sur son perchoir, était restée immobile. Lorsque Peio Abril s’en approcha il ne put réprimer un sourire.

-« Ma, qué ? Una cuervo* ! Qué bello ! Lé empailleur, il a biéné trabailler. On croirait qué il va parler ! » Il approcha la main pour caresser le plumage brillant de l’oiseau, Crouac sursauta et fit claquer son bec à quelques centimètres du visage de l’envoyé du ministère.

-« Ma, senor Rogué, vous avez oune oiseau et vous né lé dités pas ! Vous savez qué dois mésourer toutés les griffes dés tous les animaux dé l’école : les chats, les oiseaux et toutés les austres bêstes qui sont là ! »

-« Mais voyons, Poncho y Gratouille, Crouac n’a pas bougé du cachot de toute la nuit ! Ce n’est pas un nocturne ! J’ai toute confiance en elle et je m’en porte garant. »

-« Ma, qué, vous oubliez la ploume noire qué l’on a rétrouvé à côté d’el cadavré ! Quizàs* qué c’est louicoupablé ! »

-« Crouac ? Coupable ? » Severus prit un air attristé et mielleux. « Allons, Poncho y Bafouille, vous n’êtes pas sérieux ? Mon corbeau ne ferait pas de mal à une mouche ! Regardez ! »

Rogue s’approcha de l’oiseau qui s’était réfugié sur une étagère. Il le caressa. Crouac fit entendre un gloussement de plaisir et posa sa tête sur l’épaule de son maître en fermant les yeux.

-« Il n’y a pas plus affectueux… Cherchez donc ailleurs votre meurtrier. » Peio quitta néanmoins le cachot perplexe. Il y avait recueillit une mousse verdâtre qui lui semblait familière…

Le professeur MacGonagall n’apprécia pas non plus particulièrement la visite que le détective fit dans son bureau. Elle se déclara encore choquée d’avoir retrouvé ainsi la pauvre Wincky. Bien que ce ne fût qu’une servante, elle avait une certaine tendresse pour cette malheureuse créature, qui était souvent déprimée et qu’elle avait quelquefois réconfortée. Non, elle ne lui connaissait pas d’ennemi. En tout cas elle n’en avait jamais rien dit. Et comme l’officier se montrait un peu trop curieux, elle explosa :

-« Non, non, ne touchez pas à ces flacons, Poncho y Gargouille ! Ce sont des expériences pour mes cours. Allez, allez, vous ne trouverez rien dans ma chambre ! Non, ceci est la voilette que je mets la nuit pour maintenir ma coiffure en place ! Non ! Laissez donc mes affaires en ordre. Allez, dehors Poncho y Bredouille ! »

Il continua à explorer scrupuleusement tout le château, mais aussi la volière, d’où il sortit maculé de fientes blanches, les volatiles n’ayant pas apprécié les examens qu’il leur avait fait subir. On le vit partout pendant les heures qui suivirent. En interdisant à tous de sortir, de se réunir et même aux professeurs de faire leur cour, il indisposa tout un chacun. Seul Dumbledore eut la patience de supporter sa fatuité et ses explications.

-« Vous comprénez, senor Dumbledoré, lé coupablé il né peut être qué dans lé château. Porqué* lé château, il est fermé pendant la nouit. Et aussi il y a ouna plouma. Et cetté plouma elle est negro. Et des oiseaux dé cette couleur, il n’y en a pas beaucoup ici. El senor Rogué, il a oune cuervo, et cet oiseau il a oune bec et des griffes… »

-« Comme tous les oiseaux, senor Poncho ! »

-« Oui, ma qué, il aurait pou griffer avec ses pattes et avec son bec il aurait pou touer la victime ! »

-« Voyons, senor Poncho ! Vous allez probablement un peu vite dans vos conclusions. Il ne s’agit peut-être que d’un malheureux accident. »

-« No, no, senor Dumbledoré ! n’est pas possible. Porqué lés blessoures, elles sont nombreuses et qué l’armé dou crime, on né la pas rétrouvé ! »

Malheureusement les recherches que fit effectuer le détective dans les fichiers du Département des Crimes et Délits Inexpliqués du Ministère restèrent vaines. Il n’y avait pas eut de cas semblable ces cinquante dernières années. Puis vinrent les résultats des analyses. La substance verte recueillie sur la victime pouvait être une moisissure ou bien une algue. En tous cas elle était d’origine végétale. Cette information, qui n’apportait pas grand chose en terme d’indice, conforta Peio Abril dans ses soupçons. Il se souvint de la mousse prélevée dans le cachot de Rogue et en conclut que tout était maintenant clair pour lui. Il accusa Crouac avec certitude.

Il fit venir un tribunal d’exception à Poudlard, chargé d’examiner les cas les plus graves. Le juge en était une ravissante jeune femme blonde, qui se présenta sous le nom de Madame le juge Jessica Voitout-Saitout. Elle prit place derrière son bureau et, avant d’ouvrir la séance, excusa l’absence de sa greffière habituelle Mimi Lunique qui avait été victime d’un accident de travail quelques jours auparavant. En effet celle-ci s’était rendu dans la salle des archives pour consulter un dossier placé sur une des plus hautes étagères de la bibliothèque. Elle venait de se hisser sur l’échelle lorsqu’une personne étrangère au service entra dans la pièce. Surprise, elle se tourna vers le nouvel arrivant, l’escabeau mal fixé à la travée bascula et la pauvre Mimi se retrouva sur le sol, où elle reçut le tome XIII de l’ « Encyclopédie Pratique du Droit des Sorciers » sur le sommet du crâne. Elle était actuellement soignée à Sainte Mangouste. Ses jours n’étaient pas en danger, mais on ne pouvait pas encore se prononcer sur le retour complet de toutes ses facultés mentales…

Crouac fut présentée en comparution immédiate. Son maître eut beau assurer que c’était certainement une erreur, que le détective était allé un peu vite dans ses conclusions, qu’il s’était certainement trompé, rien n’y fit. La pauvre corbelle se retrouva derrière le banc des accusés. Rogue décida de lui tenir lieu d’avocat. Poncho y Pendouille reprit le même discours qu’il avait déjà servi au directeur, agrémentés d’innombrables « Ma qué, souis sour qué c’est lé cuervo qu’il a fait lé coup ! »

La présentation des preuves fut rapide, mais la présence de la plume noire sur les lieux du crime impressionna beaucoup la Cour et fut un des éléments décisifs qui fit  que la culpabilité de Crouac sembla évidente à tous. Severus ne put donner d’explication plausible, mais bien qu’il affirma d’un ton péremptoire que son oiseau n’avait pas quitté le cachot cette nuit là, il ne fut pas entendu. Il faut dire que son habitude de parcourir les couloirs de Poudlard la nuit ne plaidait pas en sa faveur et n’en faisait pas un témoin très impartial !

Après une très courte délibération Crouac fut convaincue d’homicide envers Wincky. Comme il ne s’agissait que d’un elfe de maison, elle eût droit aux circonstances atténuantes. Personne ne voyant d’intérêt ni de cause à ce meurtre, chacun tomba d’accord pour dire qu’il s’agissait certainement d’un acte sans préméditation. La juge Jessica Voitout-Saitout suivit en tout point le jury. Elle fit remarquer, néanmoins, qu’un être vivant avait été tué, que c’était une chose très grave qui valait selon la loi la peine capitale, mais qu’à son avis un cadavre de plus ne résoudrait rien et ne ressusciterait pas la victime. Aussi elle condamna la coupable à un emprisonnement à vie dans la célèbre prison d’Azkaban. La sentence étant exécutoire immédiatement, Rogue fit appel pour éviter que Crouac ne soit livrée immédiatement aux détraqueurs.

Le procès bâclé avait laissé un goût amer à Poudlard. Rien n’avait été expliqué, ni le pourquoi, ni le comment ; rien n’était vraiment résolu et certains commençaient à douter de la réelle culpabilité de Crouac. On aurait cru à une mauvaise farce au parfum d’inachevé. Rogue avait récupéré Crouac, tremblante et effrayée. Ils avaient regagné leur cachot aussi abattus l’un que l’autre, l’œil humide.

 -« Tu sais, Crouac, je suis persuadé que tu n’es pour rien dans cette mort. Il s’agit à coup sur d’une erreur judiciaire ! Cet abruti de Poncho y Landouille est un âne. Il ne sait pas voir au-delà des apparences. Ton âme est pure et je ne les laisserais pas t’emporter. »

La corbelle, juchée sur le bras de son maître, se blottit contre son sein et posa amoureusement la tête dans son cou. Severus caressa doucement le plumage lisse et après un instant de tendresse partagée, qui lui fit battre le cœur un peu plus vite que de coutume, ajouta :

-« Nous allons nous battre ! Tu vas m’aider à découvrir le vrai coupable ! A nous deux nous réussirons et tu seras sauvée. Je me mets immédiatement à l’œuvre. » Il lui déposa un baiser léger sur le bout du bec et quitta le cachot.

 

Petit lexique :

Cuervo : Corbeau

Negro : noir(e)

Porque : Parce que

Quizàs : Peut-être