Crouac ou la métamorphose

 

 

Chapitre 5 : Fais comme l’oiseau…

 

a victime suivante sur ma liste était une chouette. Mais pas n’importe laquelle ! J’avais remarqué lors des cours de potions où j’étais présente, que mon Severus avait fait sa tête de turc de l’un des élèves. Les serpentards le surnommaient « le balafré » à cause d’une cicatrice bizarre sur le front. Mon maître se plaisait à lui faire remarquer ses erreurs, recommencer ses potions ratées et à l’humilier devant les autres.

Ce jeune garçon possédait une chouette, magnifique oiseau blanc aux yeux verts émeraude, qui répondait au doux nom d’Hedwige. J’avais fait sa connaissance un jour en accompagnant mon maître dans la grande volière. Je la remarquai immédiatement. Elle se tenait un peu à l’écart des autres oiseaux, lissant son plumage à l’aide de son bec. Je m’approchais d’elle avec curiosité. Je n’avais jamais vu des yeux comme les siens. Elle me toisa quelques instants, du haut de son perchoir, l’air outragé, puis me tourna le dos. Une vraie crâneuse ! Elle me déplut tout de suite…

Puisque j’avais si bien réussi avec Pattenrond, je jetai mon dévolu sur elle, certaine que mon maître n’y verrait aucun inconvénient. J’envisageais plusieurs moyens amusants pour m’en débarrasser. Je commençais par remplacer habilement les courriers qu’elle transportait. C’était plutôt aisé. Lorsqu’elle revenait de « mission », au lieu de porter les plis ou les colis directement à leur destinataire, elle avait pris l’habitude de repasser par la volière pour se rafraîchir et se refaire une beauté. Une petite gorgée d’eau, un coup sur les plumes et elle repartait. Je profitais de ce laps de temps pour m’approcher d’elle. Au début elle tentait de me repousser, mais voyant que je lui apportais de quoi se désaltérer, elle n’hésitait plus. J’en profitais pour la saouler de paroles : elle était courageuse, hardie, rapide, la meilleure des messagères. Le pire c’est qu’elle en était convaincue et hochait gravement la tête en signe d’approbation.

Il m’était alors facile, sous un prétexte quelconque, de m’approcher du courrier en question et de l’échanger avec un autre préparé à l’avance. Ma plus belle réussite en ce domaine fut sans doute lorsque je troquai le paquet de cookies envoyés par madame Weasley contre un autre rempli de bombabouses qu’elle lâcha au–dessus d’Harry et ses amis à l’heure du petit déjeuner. Hedwige en revint toute mouchetée, mais néanmoins son jeune maître ne l’avait pas disputée, croyant que la farce était signée des jumeaux Weasley…

Dans la volière, elle ne s’était pas faite que des amis. Son attitude un peu hautaine et snob déplaisait à certains et j’eus rapidement un complice qui me tint au courant de tous ses faits et gestes, en la personne de Mâchecool. C’était un choucas, qui s’était retrouvé enfermé dans les lieux, un soir d’hiver où il venait flirter avec une jeune pensionnaire. Il en profitait pour se restaurer un peu aux mangeoires, quand Hagrid, le gardien des clefs, avait verrouillé les grilles pour la nuit. Mâchecool, qui avait pas mal bourlingué, avait passé sa nuit à raconter ses aventures aux rapaces nocturnes qui s’ennuyaient un peu. Depuis il avait été adopté. Le matin il repartait à l’ouverture des grillages et quand il avait besoin d’un auditoire et de quoi se sustenter, il venait retrouver ses amis qui lui réclamaient alors le récit de ses derniers exploits.

Je vis tout de suite à son regard rusé qu’il pourrait m’être utile dans mon combat contre Hedwige. Elle qui ne buvait que de l’eau claire, nous lui fîmes avaler une pinte d’hydromel que j’avais découvert dans le creux d’un rocher près de la cabane d’Hagrid. Nous lui avions fait croire qu’il s’agissait de jus de citrouille, que nous nous étions procuré pour fêter son anniversaire ! Après quelques gorgées elle fut rapidement très gaie, voletât en zigzag, au grand étonnement des autres volatiles, puis vint s’écrouler dans un angle de la cage où elle ronfla jusqu’au matin.

De ce jour son prestige fut un peu entamé auprès des autres, mais elle commença aussi à soupçonner quelque chose… Il nous fallait ruser. L’accident de Pattenrond avait été rapporté par tous les animaux et nous ne pouvions recommencer impunément une farce de ce genre. C’est alors que Mâchecool me parla d’une technique qu’il avait expérimentée pendant l’une de ses expéditions. Elle nécessitait un complice. Nous étions deux, c’était parfait. Il fallait attirer la victime vers une cible. Lorsqu’elle y était parvenue, si elle se rendait compte du danger, elle cherchait naturellement à rebrousser chemin. Et là, le comparses intervenait pour lui condamner tout accès de retour. Mâchecool appelait cela la « tenaille ». C’était une idée de génie.

Nous allions donc nous unir pour parvenir à nos fins. Tout d’abord se posa la question de l’endroit où nous allions l’attirer et que lui faire ? La séquestrer ? La torturer ? En fait la perturber psychologiquement nous suffisait… Nous pouvions essayer de la perdre en vol, mais elle avait un sens de l’orientation assez développé et finirait par retrouver son chemin. Je me souvins alors d’une histoire que me lisait ma mère autrefois. Une histoire de loup qui se croyait futé. J’avais toujours adoré la chute et je décidai d’appliquer ce stratagème à la pauvre Hedwige.

Sa coquetterie étant légendaire, nous décidâmes de la piéger ainsi. Avec Mâchecool nous nous sommes mis à comparer la brillance de nos plumages respectifs, la teinte de notre bec et la longueur de nos griffes. Nous discutions d’une substance secrète qui nous permettait de garder notre belle couleur noire bleutée, et d’une racine qui, mâchée avec régularité, rafraîchissait l’haleine bien plus que les feuilles de menthe qu’utilisait Hedwige. Elle écouta d’abord d’une oreille discrète, puis se rapprocha de nous intéressée. Enfin elle nous demanda conseil en matière de beauté. C’est ce que nous attendions.

Elle se plaignait d’avoir les plumes qui graissaient trop vite entre deux nettoyages. Mâchecool dit qu’il connaissait une recette secrète, utilisée par les paradisiers d’Amérique du Sud. Puisqu’elle était notre amie, il voulait bien la lui révéler, à titre extrêmement confidentiel. Elle se rengorgea. Elle serait muette comme une tombe. Il se pencha alors vers elle et lui expliqua qu’elle devrait se rouler dans la boue, qui absorberait le surplus de sébum, et laisser sécher quelques instants. Lorsque la couche serait bien durcie, elle n’aurait plus qu’à se recouvrir de cendres qui finiraient de la nettoyer. Hedwige lui demanda s’il avait déjà pratiqué ce rituel et, très sérieusement, il confirma, lui affirmant que non seulement sa peau serait plus douce, mais que de plus son plumage prendrait de jolis reflets rosés. Alors elle voulu démarrer le traitement immédiatement, mais nous la persuadâmes d’attendre un moment propice où son escapade passerait inaperçue. Pendant les cours de son maître par exemple. Bien sur nous l’accompagnerions pour l’aider et la conseiller. Elle était aux anges !

Nous nous étions donné rendez-vous un après-midi où les élèves passaient un contrôle. Je m’étais rapidement éclipsée avant que mon maître ne me demande de l’accompagner et je retrouvai Mâchecool et Hedwige aux abords de la volière. Nous nous dirigeâmes tout d’abord auprès du lac. Nous avions repéré un endroit tranquille, assez vaseux, où nous poussâmes Hedwige. Elle se tartina d’une boue épaisse en chantonnant. Lorsqu’elle en fut totalement recouverte, elle ne pouvait plus voler du tout, ses ailes étant toutes collées. Elle marchait d’une façon pataude, en glissant par moment sur le sol. Nous avions du mal à garder notre sérieux. Elle s’étendit au soleil, les yeux fermés, en extase. La terre sécha assez rapidement. Lorsqu’elle fut complètement durcie, la chouette ne pouvait plus faire le moindre geste. Elle était comme engoncée dans une coque rigide. Malheureusement elle pouvait encore parler !

-« Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ? » hululait-elle en sautillant sur place. Nous avions fortement envie de l’abandonner ainsi, mais elle aurait fini par réussir à rentrer malgré tout. Alors nous continuâmes la séance de thalassothérapie…

-« Maintenant, tu vas plonger dans le lac pour te débarrasser de cette gangue, et, tu verras, tous tes parasites et points noirs seront éliminés avec elle.

Tant bien que mal elle se dirigea courageusement vers la suite du programme. On aurait dit une tortue qui s’était redressée sur deux pattes. C’était à hurler de rire ! Elle s’approcha du bord de l’eau, trempa une serre, se plaignit de la température de l’eau. En bonne copine que j’étais, je l’aidai en la poussant d’un coup de patte bien placée. Elle fut rapidement engloutie dans les eaux sombres du lac.

Peut-être sa carapace de terre la ferait-elle  couler directement au fond ? Ou bien allait-elle se dissoudre et Hedwige remonterait-elle à la surface ? Nous commencions déjà à ouvrir les paris sur le résultat, quand une grosse vague se mit à bouillonner, troublant la tranquillité du lac. Peu après, une sorte de chose molle et rose recouvertes de ventouses apparut, puis une deuxième assez semblable, qui tenait notre amie enserrée. En un vif lancer, elle la jeta sur la berge avant de replonger. Nous nous approchâmes. Hedwige suffoquait un peu, les plumes en désordre, dégoulinante d’eau sale. 

-« Que s’est-il passé ? » demanda Mâchecool, en prenant l’air inquiet. Entre deux crachats, elle nous expliqua qu’elle n’avait pas réussi à se nettoyer les ailes assez rapidement et qu’elle commençait à couler, lorsqu’elle tomba bec à bec avec le calamar géant qui faisait sa sieste. Dérangé, il commença par lui cracher de l’encre au visage, avant d’avoir pitié d’elle et de la remonter. Elle disait avoir vu des choses étranges au fond de l’eau… Des couleurs étonnantes, entendu des cloches tinter… Elle avait l’air un peu sonnée !

Nous lui laissâmes le temps de recouvrer son souffle quelques instants, avant de lui faire reprendre le cours du traitement. Dès qu’elle fut en état de voler nous décollâmes. Elle avait laissé un petit tas de plumes dans l’aventure, mais nous lui affirmâmes qu’elle avait déjà une mine resplendissante, ce qu’elle crut aisément. Nous arrivions en vue de la cabane d’Hagrid. Lorsque nous fûmes tous les trois perchés sur le toit, Hedwige commença à s’inquiéter un peu. Nous lui avions expliqué qu’elle devait maintenant se frotter de cendres pour terminer le soin. Elle hésitait un peu à suivre nos conseils.

-« Si, si, tu verras ! Tu seras magnifique ! », lui serinait Mâchecool.

-« Encore plus resplendissante qu’avant ! », ajoutai-je. Elle finit par se laisser convaincre.

-« Mais où allons nous trouver de la cendre ? » demanda-t-elle ?

-« La cabane d’Hagrid possède une grande cheminée, tu trouveras toute la cendre que tu voudras dans l’âtre. » fut notre réponse.

-« Dans l’âtre ? Mais… », commença-t-elle, prise de soupçons. C’est alors que la tactique de la tenaille entra en action. Nous l’encerclâmes pour la diriger vers l’ouverture de la cheminée. Elle avait l’air de vouloir résister.

-« Je crois que je suis assez belle comme cela. Je suis un peu fatiguée. Je vais d’abord me reposer un peu… » risqua-t-elle, anxieusement.

-« Non, non. Il faut y aller maintenant ! », affirmai-je. « Tu verras, c’est une sensation unique ! La descente de la cheminée est une chose que l’on doit avoir faite au moins une fois dans sa vie ! Tu vas te prendre pour le Père Noël ! Allez ! Plus un mot ! Fonce ! » Et la dessus, Mâchecool et moi-même la poussâmes dans l’ouverture béante. Nous entendîmes un long hurlement, suivi d’un grand « Plouf ! », puis des aboiements rageurs… Au bout de quelques instants, Hedwige ne donnait plus aucun signe de vie. Notre mission était remplie et nous regagnâmes rapidement nos logis respectifs, avec la satisfaction du devoir accompli.

Le soir même, au dîner où j’accompagnais quelquefois mon maître chéri, j’appris la suite des événements. Le professeur Rogue était placé aux côtés d’Hagrid qui avait l’air interloqué. Il en oubliait même de manger et parlait avec force mimiques et mouvements de bras aléatoires.

-« Vous rendez-vous compte, Severus ? Cette pauvre chouette est tombée droit dans la marmite de coq au vin que j’avais mis à mijoter ! Elle a éclaboussé Crockdur qui faisait sa sieste tranquillement, le pauvre bébé. Il était maculé de sauce, lorsque je suis rentré. Heureusement, d’ailleurs que j’avais oubliés de prendre mon sac de nourriture pour les véracrasses que je voulais faire étudier aux premières années.

« J ‘ai mis quelques instants avant de reconnaître qu’il s’agissait d’Hedwige, que Crockdur tenait dans sa gueule. Elle avait dû boire de la sauce car elle avait l’air un peu saoule… J’ai réussi à l’extraire des mâchoires de Crockdur, mais la pauvre était en piteux état. Elle s’est mise à voleter dans la pièce par à-coups, puis s’est effondrée sur la table. »

-« Vraiment ? », lâcha mon Maître d’un ton indifférent. « Mais, Hagrid, je ne suis pas spécialisé dans ce genre de créatures, vous le savez… Pourquoi me racontez-vous tout cela ? »

-« Vous souvenez-vous de ce qui est arrivé à Pattenrond il y a quelque temps ? Son esprit est aujourd’hui encore un peu… embrumé. Aujourd’hui, Hedwige ! On dirait que quelqu’un ou… quelque chose s’acharne sur les animaux familiers de Poudlard… Vous devriez vous méfier, Severus, votre corbeau pourrait être le suivant sur la liste. »

Rogue se tourna vers moi. Je me tenais sur le bord de la table, le bec dans le compotier, en train de picorer une poire juteuse.

-« Tu as entendu, Crouac ?Something wicked this way comes!Fais bien attention à toi ! » Je le regardais, l’œil humide de reconnaissance. Il s'alarmait pour moi ! Je répondis par un petit bruit de gorge, suivi d’un grand claquement de bec qui signifiaient que je suivrais son conseil. Hagrid reprit alors :

-« En attendant, je vais surveiller aussi mes chéris. Je n’aimerais pas que l’on s’attaque à eux. Et puis Madame Pomfresh refuse d’ouvrir une section psychiatrique pour animaux à l’infirmerie ! »

Lorsque nous regagnâmes les cachots mon maître semblait troublé.

-« Tu sais, Crouac, Hagrid a raison. Je suis inquiet. Depuis peu je sens une présence étrangère à Poudlard. Un invisible qui s’est introduit dans le château pour semer la terreur. Il nous faudra nous tenir sur nos gardes ! »

Sans ajouter un mot, il me laissa dans son bureau et partit pour une longue veille dans les couloirs, comme il en avait pris l’habitude. Cette nuit là serait calme, mais le pire allait bientôt survenir…

 

* « Quelque chose de terrible vient par ici » (Shakespeare « Macbeth »)