Crouac ou la métamorphose : fic à deux voix

 

 

Chapitre 3 : Ne me quitte pas…

 

oris, c’était le nom de mon soupirant, était tenace et j’eus bien du mal à m’en débarrasser. Il me poursuivit partout où il le pouvait : derrière la meule de foin, en haut du pommier, sous les fraisiers et même dans la flaque d’eau où je faisais mes ablutions intimes. C’en était trop pour moi ! Surtout qu’il avait toujours ses yeux de pervers et son asticot au bout du bec !

Je repris donc mon périple. Pendant quelques jours je songeais surtout à mettre le plus de kilomètres possibles entre moi et mon soupirant. Mais j’eus d’autres frayeurs. Un chat qui pensait m’inclure dans son déjeuner me délesta de quelques plumes, et des garnements qui jouaient dans le parc me prirent pour cible. Ils me tirèrent dessus avec des carabines à air comprimé et je fus à deux doigts de recevoir un projectile dans l’œil. A défaut de plomb dans la tête…

Pendant quelques jours je couchais de-ci delà, picorant dans les vergers, les potagers ou les arbustes des bois alentours. Je fus bien puni la fois où j’essayais des champignons que je ne connaissais pas et je me jurais de ne plus jamais refaire de telles expériences.

Je commençais à regretter amèrement mon nid douillet, lorsqu’un soir, poussée par je ne sais quelle idée saugrenue, j’atterris sur le faîte d’un haut mur de pierre. D’après les lierres et les mousses qui le recouvraient, il devait être plutôt ancien. Par endroit il était même un peu affaissé. Je jetais un œil de l’autre côté et là je vis un étrange jardin. Plutôt mal entretenu, aux allées nombreuses, mais ce qui me frappa le plus c’était que la plus grande partie de ce lieu était recouverte par de grandes dalles de pierre ou de marbre, dont certaines étaient en très mauvais état. Quelques unes étaient surmontées d’une croix. La plupart étaient recouvertes de mousse.

Le lieu me sembla tranquille mais peu attrayant. A proximité du mur un vieux chêne étendait ses branches. Sur l’une d’entre elles j’aperçut quelques glands qui me firent saliver. Je sautillait jusqu’à eux, donna quelques coups de bec bien placés afin de tester leur tendreté. Quelques uns tombèrent au pied du mur parmi les buissons. Un grognement de colère en sortit.

-« Qui peut bien s’amuser à mes lancer de tels projectiles ? », s’exclama alors une silhouette qui semblait sortir des feuillages. Je me penchais discrètement pour voir de qui il s’agissait et je vis un homme grand et mince, tout de noir vêtu, au visage un peu rébarbatif, aux longs cheveux gras. Son nez crochu ressemblait un peu à mon bec et sa chevelure était d’un beau noir corbeau, ce qui me le rendit immédiatement fort sympathique. Mais son regard noir et son grommellement ne laissaient pas présager d’un bon caractère…

Je préférais me faire discrète tout en continuant à surveiller son manège. Il avait avec lui une sorte de poche en toile qu’il remplissait de toutes sortes de plantes qu’il coupait à l’aide d’une sorte de petite faucille. Peut être en ferait-il une soupe pour son dîner ? Je me souvins que ma mère confectionnait un excellent potage avec les orties qu’elle me faisait ramasser –sans gants- lorsque j’étais punie. Elle les faisait fondre dans du beurre, rajoutait du bouillon, de la crème fraîche et des croûtons. J’en salivais à cette évocation.

Il y avait effectivement des orties dans ce jardin clos, mais l’homme que j’observais ne ressemblait décidément pas à un cuisinier. Je le vis cueillir quelques baies de sureau, ainsi que d’autres petits fruits rouges dont j’ignorais le nom, mais qui ne me semblaient guère comestibles.

Bon, je n’allais pas non plus passer ma soirée à le contempler. Je repartis en sautillant en quête de nourriture. Un noisetier attira mon attention et rapidement je ne m’occupais plus que de picorer des noisettes encore un peu vertes. Toute à mon festin, j’oubliais l’étrange personnage et je fus surprise de voir soudain son visage émerger au milieu des branchages. Je ne sais comment il était parvenu à se hisser jusque là, mais son grand nez se retrouva soudain à quelques centimètres de mon mignon petit bec.

Il fut sans doute aussi étonné que moi, car il poussa un petit cri. Ma réaction fut instantanée. Je fis un saut en arrière en croassant d’un ait outré. Mais j’avais mal calculé ma trajectoire et le mur était plus éloigné que je l’aurais pensé. Je chutai donc jusqu’au sol. Pensez-vous que j’aurais pu atterrir sur un moelleux tapis de mousse, au milieu de fraises des bois ou sur un lit de feuilles ? Que nenni ! Ce sera pour une autre fois.

J’étais tombé dans le gosier béant d’une sorte de monstre, froid comme l’acier, aux dents acérées, qui referma aussitôt ses puissantes mâchoires sur moi. Pauvre Sofie ! J’allais finir brutalement ma courte carrière, quand quelque chose m’intrigua. On eut dit que ce monstre n’était qu’une gueule sans corps. Pas de pattes non plus. Il ne donnait pas signe de vie. J’essayais de m’extraire de cette étreinte…

En ouvrant les yeux, que j’avais fermés lors de ma chute, je m’aperçus alors que j’étais tombée dans un vieux piège à loup en métal rouillé qui me retenait prisonnière. Ma situation n’était guère brillante, car si même si je ne finissais pas dans l’estomac d’un quelconque monstre, je n’arriverais pas à me sortir seule de cet aléa. J’en vins à espérer que l’homme en noir, celui qui m’avait fait si peur, vienne me délivrer. A bien y penser, il n’y avait même que lui en ce lieu. Pour attirer son attention, je me mis à pousser la chansonnette. Je beuglais des « crouac ! crouac ! crouac ! » du plus bel effet. J’en étais moi-même charmée.

Je l’entendis alors grommeler à nouveau. Puis un bruit de feuillage froissé qui indiquait qu’il approchait dans ma direction. Je continuais mon concert de plus belle. Soudain il fut là. Une pierre à la main.

-« Vas-tu te taire, saleté d’oiseau ? » Ces derniers mots moururent sur ses lèvres lorsqu’il me vit ainsi captive. Il eut comme un rictus et sembla vouloir me laisser là. Alors je lui fis mon sourire le plus charmeur et le regardai d’un air attendrissant. Il parut se raviser, me regarda de plus près comme s’il cherchait à reconnaître en moi une autre personne.

-« Et bien ! Tu t’es mis dans une sale situation ! Si tu ne bouges pas, je vais te sortir de là. » Je fis un signe de la tête en guise d’acquiescement. Je le vis alors qui sortait de sous ses vêtements une sorte de bâton qu’il dirigeât vers moi. Est-ce qu’il allait me crever un œil ? Il prononça ensuite des mots incompréhensibles qui me firent penser que j’étais tombée sur un simple d’esprit. Quelque chose comme : « Alli, allô ! Mori mora ! »

Mais à ma grande surprise, le piège s’ouvrit aussitôt sans qu’il l’eût touché. Grands dieux ! J’avais rencontré un sorcier ! Quelle chance pour moi. On était de la même famille ! Il allait peut-être pouvoir me rendre ma forme originelle… Il fallait que je le suive coûte que coûte… Je tentai de m’envoler pour me percher sur son épaule et lui donner de grands coups de bec en signe de remerciement – je crois que les mages adorent cela – mais rien affaire. Mon aile droite avait dû être endommagée par la mâchoire d’acier. Je pris mon air le plus attendrissant et tentai de lui faire comprendre que j’avais besoin de lui.

Mais las ! Il n’avait pas l’esprit aussi vif que je l’eusse souhaité. Il se détourna de moi, reprit son sac et arracha quelques fleurettes jaunes incrustées dans le mur. En boitillant je ramassai quelques noisettes dans mon bec et lui déposa toute fière à ses pieds. Cela n’eut pas l’air de lui faire plaisir. Peut être n’avait-il pas de très bonnes dents et ne pouvait-il pas croquer ce type de fruit ? J’essayai autre chose. Un ravissant champignon rouge à pois blanc, brillant comme la pomme qu’avait reçu Blanche-Neige d’une vieille femme et à laquelle j’avais voulu goûter sans y arriver….

Je déposai mon présent à côté du petit tas de noisettes, attendant un remerciement bien mérité. Mais que cet homme était désagréable ! Il ignora également mon second cadeau et tourna les talons. Il marchait vite et j’avais du mal à le suivre. Je voletais à cloche patte autours de ses mollets, tant bien que mal n’arrivant pas à m’élever plus haut. En même temps je croassais à fendre l’âme de la pierre la plus endurcie. Il poussa un juron, manqua se prendre les pieds dans des racines de lierre enchevêtrées, et soupira.

-« Bon, l’oiseau ! Je t’ai délivré, je sais que tu en es ravi. Mais je n’ai pas besoin de tes remerciements. Va-t’en maintenant. Tu me prouveras ta reconnaissance une autre fois. » Et il fit de grands moulinets avec ses jambes pour me chasser. Mais il ne me connaissait pas encore ! Avec mon bec j’accrochai le bas de sa cape tout en sautillant pitoyablement. Il fut réellement agacé cette fois-ci et se mit à hurler.

-« Si tu ne disparais pas dans les secondes qui suivent, satané corbeau, je te transforme en moule à gaufres ! » Je remuai la tête de gauche à droite avec un bruit de gorge, puis je soulevai mon aile blessée, la laissant retomber d’un mouvement pathétique. Si avec cela il ne comprenait pas, alors j’étais tombé sur le sorcier le plus stupide au monde. Après mon cousin Merlin, bien sûr ! Mais lui est hors concours depuis qu’il a reçu un vase de fleurs sur le crâne étant bébé. Ses parents l’ont retrouvé croquant avec délice les dernières jonquilles du bouquet. Depuis il est considéré comme irrécupérable. Mais passons. Celui-là n’avait pourtant l’air niais. Sévère plutôt. Et un peu austère. Il pesta deux minutes en me regardant gravement.

-« Tu es blessé ? Mais je ne suis pas Hagrid. Je n’adopte pas tous les animaux de la création sous prétexte qu’ils sont persécutés ou affaiblis. D’ailleurs tu n’es pas en danger ici… Dans quelques jours ton aile se remettra d’elle même. Il ne peut rien t’arriver si tu te terres en attendant. » Je le regardai, essayai au mieux de transcrire la peur sur mon visage et tentai d’imiter le hurlement d’un loup. Il se mit à rire. Il était effrayant ainsi. Je crois que je préférais son air méchant.

-« Des loups, ici ? Des lycanthropes peut-être ! Mais nous ne sommes pas encore à la pleine lune… » Mais comme je me raccrochais toujours aux revers de ses vêtements, il prit un ton agacé et cracha :

-« C’est bon. Je t’emmène avec moi. Je vais voir ce que je peux faire. Mais dès que tu es guéri, tu me débarrasses le plancher. Compris ? » Il se baissa, tendit le bras sur lequel je me juchai aussitôt, puis ne dit plus un mot. Je grimpai par petits bonds sur son épaule et m’y installais confortablement. J’avais envie de lui picorer tendrement la nuque, mais je m’abstins. Avec le peu d’humour qui le caractérisait, il aurait été capable de le prendre mal !

Il termina sa cueillette, installa son sac sur son autre épaule en me recommandant de ne pas m’aviser d’y fourrer le bec. Il n’avait décidément aucune confiance en moi ! Cela me chagrina un peu. Je devrais tout tenter pour lui faire changer d’avis. Nous traversâmes entièrement cet étrange jardin désert jusqu’à une vieille grille rouillée. Là il se baissa et ramassa un vieux pot en terre à demi brisé. Je n’eus pas le temps de m’interroger sur l’usage qu’il comptait en faire que ma tête se mit à tourner, tourner…

Le noir complet envahit mes yeux, je me sentis comme aspirée par un siphon géant. Quelques minutes plus tard je n’y voyais pas beaucoup plus clair, mais le monde autours avait cessé de tourbillonner. Je distinguais des arbres, une forêt remplie de chuchotements étranges. Mon sauveur se dirigea rapidement vers une clairière où se trouvait une étrange cabane. Il hésita quelques instants en passant devant comme s’il pensait m’y abandonner. Mais il se ravisa et continua sa route. Nous arrivâmes alors devant un magnifique château au cœur d’un grand parc. J’étais ravie à l’idée de mener grand train dans cette demeure de contes de fées, mais mon guide se dirigeât vers les sous-sols où il avait ses appartements. Un cachot froid et sombre. Il me déposa délicatement sur un bureau fort encombré, se débarrassa de son sac et dit :

-« Bien. Nous allons voir ce que je peux faire de toi… » C’est ainsi que je fis mon entrée au collège Poudlard, école de sorcellerie où mon nouveau maître était professeur de potions.