Crouac ou la métamorphose

 

 

Chapitre 2 : Le jardin extraordinaire

 

e n’arrivais pas à y croire ! C’était la réalité ! J’étais devenue un corbeau, au plumage noir et luisant, aux reflets bleutés. A la place de mon mignon petit nez, j’avais maintenant un grand bec pointu, et, pour couronner le tout, ma belle voix, qui ma valait les premiers prix de chant, s’était transformé en un affreux croassement…

Je sautillais jusqu’à l’appui de la fenêtre. Khnoum me regardait d’un air sarcastique. Je ne voulais pas lui donner le plaisir de me voir la larme à l’œil, aussi je fis celle qui s’en moquait, j’essayais de siffloter en grimpant sur la balustrade. J’eus la sottise de regarder vers le bas. Que le sol me semblait loin… Puis je me souvins que j’étais maintenant pourvue d’une solide paire d’ailes et sans un regard en arrière je m’élançais vers mon nouveau destin…

Tout d’abord, j’eus l’impression d’une chute rapide vers le bas, puis j’ouvris mes ailes qui, comme un parachute, me freinèrent et je me laissais quelques instants porter par le vent. J’appris ensuite à me servir de mes nouveaux membres. Au début, j’eus quelques problèmes, mais très vite je compris comment les utiliser au mieux pour tourner, virer ou accélérer. C’était grisant !

Je passais plusieurs heures à m’amuser et je ne me rendis compte du temps passé que lorsque le soleil commença à se coucher. J’avais faim aussi. Ma première pensée fut de retourner chez moi, mais arrivée près du perron je me demandais comment mes parents allait accueillir mon nouvel avatar… et je me rappelai soudain le sort qu’ils avaient réservé à l’un de mes nouveaux congénères l’an passé : cloué sur la porte de la grange !

Je me souvins alors de mes leçons d’ornithologie. Le corbeau, s’il était considéré par certains peuples comme un messager divin, était plutôt considéré chez nous comme un oiseau de mauvais augure… et puis si Khnoum avait annoncé mes mauvais résultats, j’en aurais été quitte pour une correction. Aussi je jugeais plus prudent de trouver une nouvelle demeure pendant quelques temps….

Je survolais à ce moment le potager de la vieille mère MacMiche. Je savais qu’elle était pratiquement infirme et qu’à cette heure la le vieil Alfred, qui lui servait de jardinier et d’homme à tout faire (et même plus, disaient certaines méchantes langues), Alfred, donc, était déjà rentré chez lui. De la sorte, elle ne pourrait pas me courir après, ni me tirer une décharge de chevrotines dans le postérieur ! Ce qui était pour moi un grand soulagement !

Toute à ma joie d’avoir trouvé un jardin accueillant pour la nuit, je ne fis pas très attention à l’atterrissage… et je pris le tronc du cerisier en pleine tête. Je demeurais un peu étourdie pendant quelques minutes, mais j’étais heureusement tombée sur un lit de paille déposé au pied de l’arbre, et je vérifiais immédiatement que je n’avais rien de cassé. Et puisque le sort m’avait jeté là, j’en profitais pour prendre mon envol jusqu’à une grosse branche et me régaler de grosses cerises juteuses.

Je dus certainement dépasser un peu la dose prescrite, car j’eus très mal au ventre une grande partie de la nuit. Je commençais ainsi mon apprentissage… J’avais également quelques courbatures. Essayez un peu de dormir toute une nuit perché sur une branche ! Vous m’en direz des nouvelles ! Donc ce matin, un peu d’étirements pour commencer la journée dans la meilleure condition physique possible.

Puis je voulus juger des compétences d’Alfred en matière de culture et me dirigeais vers le potager. Quel paradis ! Des grappes de tomates, mûres à point, des pieds de haricots et de petits pois tout frais, des salades dans toutes les teintes de vert et de rouge et pour finir de magnifiques framboisiers. Je sentis immédiatement que j’allais me plaire ici. Après le petit-déjeuner, je cherchais un coin tranquille où je pourrais faire la sieste pendant qu’Alfred travaillerait pour me nourrir.

Derrière une ancienne fontaine moussue je repérais un endroit idéal un creux dans un mur. Apparemment, il était inoccupé et je décidais de m’y installer immédiatement. Un épouvantail proche me fournit la paille et j’arrachais un morceau d’étoffe pour me faire une couverture. Un peu de mousse en guise de matelas et ce fut le summum du grand luxe ! Dans le fond du trou, j’aménageai une sorte de garde-manger que je remplis de fraises des bois, de deux grosses prunes trouvées par terre et trois tomates à peine écrasées. Quel festin en perspective !

La journée je parcourais mon nouveau domaine, à l’exception des heures où Alfred entretenait le jardin. J’en profitais pour faire de petites siestes, si bien que j’étais en forme et le soir j’aimais à arpenter les allées solitaires et embaumées au coucher du soleil. Cette vie paradisiaque aurait pu durer longtemps, si un fâcheux n’était pas intervenu, sous la forme d’un gros merle noir.

Cela faisait quelques jours que j’avais repéré son bec jaune au milieu des feuillages, mais tant qu’il ne piétinait pas mes plates-bandes, il ne me dérangeait pas outre mesure. Mais un soir il s’enhardit et se mit à me faire la cour. J’eus beau l’éconduire, il ne se découragea pas et sans cesse je le retrouvais sur mon chemin. Le jour où, tout excité, il me poursuivit dans le verger, fut le dernier que je passais ici. Non seulement il avait un regard vicieux qui ne laissait rien présager de bon, mais en plus il voulut me faire « un cadeau d’amour », selon ses propres termes.

Lorsque je me rendis compte que le cadeau en question était un gros ver dodu, tout gluant et encore vivant, je pris mes pattes à mon cou et quitta à jamais ce lieu enchanteur… Je me consolais en me disant que je n’étais pas une corbelle facile et que mon innocence et mon honneur valaient bien ce sacrifice. Mais il me fallait désormais trouver un autre refuge…