utrefois j’étais une fée.
Oh ! bien sûr, pas une grande fée qui fait des miracles à tour de bras,
qui arrive toujours au moment où il le faut pour réparer les dégâts et casser
les maléfices. Non, moi j’étais une petite fée débutante, un peu maladroite,
mais pleine de bonnes intentions…
Le problème c’est que les
bonnes intentions ne font pas tout. Et c’est bien dommage ! Par exemple,
vous avez entendu parler de Barbe Bleue ? Cet horrible bonhomme qui tuait
ses épouses dès qu’elles se montraient un peu trop curieuses. Pourtant, c’est
une qualité la curiosité ! Nous, les fées, sommes naturellement remplies
de curiosité pour tout ce qui nous entoure. Et même si elle nous joue parfois
des tours, en générale elle est plutôt bénéfique…
Pour en revenir à Barbe-Bleue,
j’avais été envoyée auprès de sa dernière épouse lorsque je passais mon
Certificat d’Aptitude aux Fonctions de Fée. Oui, il y a une épreuve pratique
qui doit se dérouler dans des conditions réelles. Je devais seconder sa sœur,
Anne, dans sa tâche. Nous étions en haut de la plus haute tour du château
et guettions inlassablement l’arrivée de leurs frères qui devait tout arranger.
Facile ! Un peu trop même à mon goût ! Pas de sortilèges à lancer,
pas de dragon à combattre… Rien d’autre à faire que d’attendre, attendre,
attendre toujours attendre.
Mais la patience n’est pas une
vertu répandue chez les jeunes fées et très vite je m’ennuyais… A l’aide de ma
baguette, je fis apparaître de quoi passer le temps agréablement : de quoi
boire et manger, et un musicien qui nous égaya pendant ces longues heures… Il
faisait chaud et lourd sur la terrasse de la tourelle et, bercée par la musique
et la digestion, je me suis rapidement endormie...
Las ! Lorsque je me suis réveillée,
l’histoire était terminée et madame Carabosse, l’examinatrice, m’avait mis une
très mauvaise note ! Pourtant tout avait fini par s’arranger. Les deux
frères étaient arrivés à temps pour occire Barbe-Bleue, mais pas grâce à moi…
Aussi comme session de rattrapage, je fus envoyée vers une autre mission. Bien
facile, celle-là : je devais assister à un baptême !
Lorsqu’une fille de roi vient
de naître, la coutume veut que l’on convie les fées autours du berceau pour
qu’elles fassent toutes sortes de vœux : « Tu seras la plus belle, tu
chanteras merveilleusement, tu dessineras divinement, et patati, et
patata… » Voilà tout ce que je devais faire ! Faire un vœu pour
célébrer la venue au monde d’une petite princesse. Me voilà partie. J’avais mis
ma plus robe, celle faite avec les premiers fils tissés par les araignées après
l’averse. Ils donnent des reflets irisés, qui me vont bien au teint.
Bien sûr, dans ces cas là, ce sont toujours les plus anciennes qui commencent. Elles
ont droit aux vœux les plus courus : beauté, intelligence, don pour la
musique, le dessin, un prince charmant, et blablabla, et blablabla… Ce qui fait
que lorsque notre tour arrive, nous les jeunes fées débutantes, il ne nous
reste plus grand chose à souhaiter. Un
micro-ondes ? Un téléviseur seize neuvième ? Un réfrigérateur
américain ? À moins qu’on ne s’oriente vers des envolées de colombes, des
hordes de chevaux camarguais ou des meutes de chiens fidèles.
Lorsque mon tour arriva, je fus en manque
d’inspiration… La fillette aurait tous les dons, un beau mari, toutes les
richesses… C’était désespérant ! Tout le monde me regardait, guettant mes
paroles. Je ne savais plus que dire. Alors en respirant un grand coup je
formulai : « Je souhaite que ton futur mari pense à enfiler ses
pantoufles chaque soir en rentrant du travail, pour ne pas salir le parquet que
tu auras passé l’après-midi à cirer. » Et, comme tous se taisaient,
j’ajoutai aussitôt : « Je souhaite que tu n’ais pas de mal à obtenir
un logement en HLM catégorie grand confort. »
Toute fière je me retournai
vers l’assemblée qui demeurait muette. A leur air catastrophé, je me demandai
si je n’avais pas commis une légère bourde. Pourtant c’est agréable un parquet
qui sent bon la cire. Et tellement rageant quand quelqu’un vient vous le
maculer avec ses souliers tout crottés ! Bref ! Encore une fois
j’avais raté les félicitations du jury ! Je suppliai qu’on me donne une
nouvelle chance. Mais une épreuve plus à ma mesure cette fois-ci ! Une
bête fabuleuse à terrasser ou un ogre maléfique à combattre ! J’étais
prête !
-« N’es-tu pas un peu
présomptueuse, jeune fille ? », furent les mots que je reçus en
réponse. Mais j’étais têtue ! Alors j’ai eut ce que je demandais ! Je
fus envoyé dans un lointain pays montagneux où les habitants étaient terrorisés
par un ours. Je vous demande un peu ! C’est mignon un ours. Leur fourrures
est si douce, et leur regard si tendre… Enfin Sofie (oui, c’est mon prénom, je
crois que je ne me suis pas présentée…) allait arranger tout cela.
Et me voilà en route vers la
tanière du monstre. En arrivant à proximité j’entendis de légers grondements
qui me firent penser à l’approche d’un orage… En avançant je compris qu’il
s’agissait des ronflements de l’animal. Parfait ! S’il dort ce serait plus
aisé. Je n’aurais qu’à lui lier une corde autours des pattes, puis lui mettre
une muselière. Ensuite je le ramènerais triomphalement par les rues de la ville
sous les acclamations… Hum, hum… un peu trop facile tout cela. Et s’il y avait
un piège ? Mais n’écoutant que mon audace et ma témérité, je continuais à
me rapprocher de la caverne.
L’ours était étendu de tout son
long, profondément endormi. En tous cas, c’est ce que je croyais. Je
m’approchais sur la pointe des pieds. De près son pelage n’avait pas l’air
aussi doux, mais plutôt rêche, un peu comme un paillasson. Et ses griffes
auraient eues besoin d’une bonne manucure… J’étais à deux doigts de lui passer
une laisse autours du cou, lorsque je trébuchai sur une racine et m’étalai de
tout mon long, à deux centimètres du bel endormi…
Je crois que je n’ai jamais
rien vu d’aussi impressionnant. L’ours avait dû ressentir les vibrations
provoquées par ma chute et le voilà qui ouvre un œil, encore embrumé de
sommeil. Je ne sais pas s’il m’a vu, mais en tout cas il s’est mis à ouvrir sa
gueule dans une méchante grimace. Ciel ! Quelle haleine ! Même ma
grand-tante le matin au réveil sent meilleur ! Et ses crocs ! Un
dentiste aurait fait fortune tant elles étaient cariées et entartrées.
Enfin, je ne suis pas restée
longtemps à contempler sa denture non plus… Je me suis relevée très vite, et
tandis qu’il se redressait toutes griffes dehors, la bave au museau, j’ai
bafouillé très vite « Désolée, monsieur l’ours, je vous avais pris pour ma
grand-mère chez qui je dois faire le ménage. Recouchez vous vite ou vous allez
perdre le fil de votre rêve… » Et j’ai pris mes jambes à mon cou, en
faisant bien attention aux racines cette fois ci !!!
Inutile de vous dire que ma
mission a encore échouée ! A ma grande honte… Et cette fois plus question
de rattrapage possible ! J’avais épuisé tous mes recours… Je fus convoqué
par le grand magicien en chef, le professeur Khnoum. C’est lui qui décide de
l’affectation des sorciers et sorcières, lorsqu’ils ont obtenus leur diplôme.
J’eus droit au traditionnel discours réservé aux recalés. J’en avais déjà
entendu parler, car j’étais la seconde de la famille qui ratait ses examens. En
effet ma cousine, Léocadie, n’y avait échappé non plus l’année précédente…
Je n’écoutais qu’à demi,
connaissant d’avance le refrain : « …incapable…, pas assez de travail
suivi…, mauvaise évaluation de ses compétences… ». La routine, quoi !
J’en serais quitte pour me représenter l’an prochain en promettant de faire des
efforts. Pendant qu’il débitait sa tartine, je pensais aux vacances qui arrivaient,
aux farces que nous ferions avec Léocadie à ses idiots de frères. Mais soudain
il y eut un grand silence, Khnoum se racla la gorge et proféra :
-« Tu n’es décidément
bonne qu’à faire des bêtises, ma pauvre Sofie. Tu as besoin d’une petite leçon,
qui te permettra d’acquérir un peu d’expérience et davantage de jugeotte. Cela te mettra aussi un peu plus de plomb
dans la cervelle. Voyons, comment vas-tu vivre cette expérience ? Oui,
oui,… je crois que j’ai trouvé… »
Il me fit signe d’approcher. Je
tremblais de peur, mais je savais qu’il était impossible d se soustraire à ses
décisions. Il était tout puissant. Il pointa sa baguette magique dans ma
direction en psalmodiant :
-« Corbi, corba, abracadabra
Qu’un noir plumage
recouvre tes bras
Corba,
corbo, abracadabro
Et
qu’illico tu sois corbeau. »
Je sentis soudain mes bras
s’écarter. Du duvet se mit à y pousser, qui devint bientôt de belles plumes
noires. Mon nez s’allongeât jusqu’à devenir un bec bien acéré. Mes jambes
semblèrent se ratatiner et bientôt de longues serres remplacèrent mes jolis
ongles roses. Je voulus parler, mais je ne réussi qu’à articuler un malheureux
« crouac », tout penaud.
-« Te voilà bien punie,
n’est-ce pas Sofie de ton peu de sérieux. Tu vas vivre dans le plumage de cet
oiseau pendant quelques temps. Tu vas en profiter pour découvrir de nouveaux
horizons, de nouvelles façons de vivre. N’oublie pas qu’il doit en découler
pour toi une autre façon d’agir. Moins irréfléchie. Plus posée. Lorsque tu
seras parvenue à cette forme de sagesse, tu redeviendras la fée que tu étais.
Mais une fée sensée et riche de bon sens. Et maintenant va et souviens toi de
mes conseils. »
J’avoue que sur le moment, je
me retrouvai toute bête… Vivre dans le plumage d’un corbeau, quelle idée !
En quoi cela pourrait-il me donner de la sagesse ? C’était une
farce ! Un cauchemar ! J’allais me réveiller ! Mais je
sautillais sur deux pattes en poussant de lamentables « crouac,
crouac… » sans pouvoir rien faire… Khnoum eut un
grand rire de gorge, ouvrit la fenêtre et en me montrant l’horizon il dit
simplement :
-« Va, Sofie… Et n’oublie
pas : tu ne reviendras toi-même qu’avec de la patience et beaucoup
d’efforts… »
