Crouac ou la métamorphose

 

Chapitre 1 : Ensorcelée

 

utrefois j’étais une fée. Oh ! bien sûr, pas une grande fée qui fait des miracles à tour de bras, qui arrive toujours au moment où il le faut pour réparer les dégâts et casser les maléfices. Non, moi j’étais une petite fée débutante, un peu maladroite, mais pleine de bonnes intentions…

Le problème c’est que les bonnes intentions ne font pas tout. Et c’est bien dommage ! Par exemple, vous avez entendu parler de Barbe Bleue ? Cet horrible bonhomme qui tuait ses épouses dès qu’elles se montraient un peu trop curieuses. Pourtant, c’est une qualité la curiosité ! Nous, les fées, sommes naturellement remplies de curiosité pour tout ce qui nous entoure. Et même si elle nous joue parfois des tours, en générale elle est plutôt bénéfique…

Pour en revenir à Barbe-Bleue, j’avais été envoyée auprès de sa dernière épouse lorsque je passais mon Certificat d’Aptitude aux Fonctions de Fée. Oui, il y a une épreuve pratique qui doit se dérouler dans des conditions réelles. Je devais seconder sa sœur, Anne, dans sa tâche. Nous étions en haut de la plus haute tour du château et guettions inlassablement l’arrivée de leurs frères qui devait tout arranger. Facile ! Un peu trop même à mon goût ! Pas de sortilèges à lancer, pas de dragon à combattre… Rien d’autre à faire que d’attendre, attendre, attendre toujours attendre.

Mais la patience n’est pas une vertu répandue chez les jeunes fées et très vite je m’ennuyais… A l’aide de ma baguette, je fis apparaître de quoi passer le temps agréablement : de quoi boire et manger, et un musicien qui nous égaya pendant ces longues heures… Il faisait chaud et lourd sur la terrasse de la tourelle et, bercée par la musique et la digestion, je me suis rapidement endormie...

Las ! Lorsque je me suis réveillée, l’histoire était terminée et madame Carabosse, l’examinatrice, m’avait mis une très mauvaise note ! Pourtant tout avait fini par s’arranger. Les deux frères étaient arrivés à temps pour occire Barbe-Bleue, mais pas grâce à moi… Aussi comme session de rattrapage, je fus envoyée vers une autre mission. Bien facile, celle-là : je devais assister à un baptême !

Lorsqu’une fille de roi vient de naître, la coutume veut que l’on convie les fées autours du berceau pour qu’elles fassent toutes sortes de vœux : « Tu seras la plus belle, tu chanteras merveilleusement, tu dessineras divinement, et patati, et patata… » Voilà tout ce que je devais faire ! Faire un vœu pour célébrer la venue au monde d’une petite princesse. Me voilà partie. J’avais mis ma plus robe, celle faite avec les premiers fils tissés par les araignées après l’averse. Ils donnent des reflets irisés, qui me vont bien au teint.

Bien sûr, dans ces cas là, ce sont toujours les plus anciennes qui commencent. Elles ont droit aux vœux les plus courus : beauté, intelligence, don pour la musique, le dessin, un prince charmant, et blablabla, et blablabla… Ce qui fait que lorsque notre tour arrive, nous les jeunes fées débutantes, il ne nous reste plus grand chose à souhaiter. Un micro-ondes ? Un téléviseur seize neuvième ? Un réfrigérateur américain ? À moins qu’on ne s’oriente vers des envolées de colombes, des hordes de chevaux camarguais ou des meutes de chiens fidèles.

Lorsque mon tour arriva, je fus en manque d’inspiration… La fillette aurait tous les dons, un beau mari, toutes les richesses… C’était désespérant ! Tout le monde me regardait, guettant mes paroles. Je ne savais plus que dire. Alors en respirant un grand coup je formulai : « Je souhaite que ton futur mari pense à enfiler ses pantoufles chaque soir en rentrant du travail, pour ne pas salir le parquet que tu auras passé l’après-midi à cirer. » Et, comme tous se taisaient, j’ajoutai aussitôt : « Je souhaite que tu n’ais pas de mal à obtenir un logement en HLM catégorie grand confort. »

Toute fière je me retournai vers l’assemblée qui demeurait muette. A leur air catastrophé, je me demandai si je n’avais pas commis une légère bourde. Pourtant c’est agréable un parquet qui sent bon la cire. Et tellement rageant quand quelqu’un vient vous le maculer avec ses souliers tout crottés ! Bref ! Encore une fois j’avais raté les félicitations du jury ! Je suppliai qu’on me donne une nouvelle chance. Mais une épreuve plus à ma mesure cette fois-ci ! Une bête fabuleuse à terrasser ou un ogre maléfique à combattre ! J’étais prête !

-« N’es-tu pas un peu présomptueuse, jeune fille ? », furent les mots que je reçus en réponse. Mais j’étais têtue ! Alors j’ai eut ce que je demandais ! Je fus envoyé dans un lointain pays montagneux où les habitants étaient terrorisés par un ours. Je vous demande un peu ! C’est mignon un ours. Leur fourrures est si douce, et leur regard si tendre… Enfin Sofie (oui, c’est mon prénom, je crois que je ne me suis pas présentée…) allait arranger tout cela.

Et me voilà en route vers la tanière du monstre. En arrivant à proximité j’entendis de légers grondements qui me firent penser à l’approche d’un orage… En avançant je compris qu’il s’agissait des ronflements de l’animal. Parfait ! S’il dort ce serait plus aisé. Je n’aurais qu’à lui lier une corde autours des pattes, puis lui mettre une muselière. Ensuite je le ramènerais triomphalement par les rues de la ville sous les acclamations… Hum, hum… un peu trop facile tout cela. Et s’il y avait un piège ? Mais n’écoutant que mon audace et ma témérité, je continuais à me rapprocher de la caverne.

L’ours était étendu de tout son long, profondément endormi. En tous cas, c’est ce que je croyais. Je m’approchais sur la pointe des pieds. De près son pelage n’avait pas l’air aussi doux, mais plutôt rêche, un peu comme un paillasson. Et ses griffes auraient eues besoin d’une bonne manucure… J’étais à deux doigts de lui passer une laisse autours du cou, lorsque je trébuchai sur une racine et m’étalai de tout mon long, à deux centimètres du bel endormi…

Je crois que je n’ai jamais rien vu d’aussi impressionnant. L’ours avait dû ressentir les vibrations provoquées par ma chute et le voilà qui ouvre un œil, encore embrumé de sommeil. Je ne sais pas s’il m’a vu, mais en tout cas il s’est mis à ouvrir sa gueule dans une méchante grimace. Ciel ! Quelle haleine ! Même ma grand-tante le matin au réveil sent meilleur ! Et ses crocs ! Un dentiste aurait fait fortune tant elles étaient cariées et entartrées.

Enfin, je ne suis pas restée longtemps à contempler sa denture non plus… Je me suis relevée très vite, et tandis qu’il se redressait toutes griffes dehors, la bave au museau, j’ai bafouillé très vite « Désolée, monsieur l’ours, je vous avais pris pour ma grand-mère chez qui je dois faire le ménage. Recouchez vous vite ou vous allez perdre le fil de votre rêve… » Et j’ai pris mes jambes à mon cou, en faisant bien attention aux racines cette fois ci !!!

Inutile de vous dire que ma mission a encore échouée ! A ma grande honte… Et cette fois plus question de rattrapage possible ! J’avais épuisé tous mes recours… Je fus convoqué par le grand magicien en chef, le professeur Khnoum. C’est lui qui décide de l’affectation des sorciers et sorcières, lorsqu’ils ont obtenus leur diplôme. J’eus droit au traditionnel discours réservé aux recalés. J’en avais déjà entendu parler, car j’étais la seconde de la famille qui ratait ses examens. En effet ma cousine, Léocadie, n’y avait échappé non plus l’année précédente…

Je n’écoutais qu’à demi, connaissant d’avance le refrain : « …incapable…, pas assez de travail suivi…, mauvaise évaluation de ses compétences… ». La routine, quoi ! J’en serais quitte pour me représenter l’an prochain en promettant de faire des efforts. Pendant qu’il débitait sa tartine, je pensais aux vacances qui arrivaient, aux farces que nous ferions avec Léocadie à ses idiots de frères. Mais soudain il y eut un grand silence, Khnoum se racla la gorge et proféra :

-« Tu n’es décidément bonne qu’à faire des bêtises, ma pauvre Sofie. Tu as besoin d’une petite leçon, qui te permettra d’acquérir un peu d’expérience et davantage de jugeotte. Cela te mettra aussi un peu plus de plomb dans la cervelle. Voyons, comment vas-tu vivre cette expérience ? Oui, oui,… je crois que j’ai trouvé… »

Il me fit signe d’approcher. Je tremblais de peur, mais je savais qu’il était impossible d se soustraire à ses décisions. Il était tout puissant. Il pointa sa baguette magique dans ma direction en psalmodiant :

-«  Corbi, corba, abracadabra
Qu’un noir plumage recouvre tes bras
Corba, corbo, abracadabro
Et qu’illico tu sois corbeau. »

Je sentis soudain mes bras s’écarter. Du duvet se mit à y pousser, qui devint bientôt de belles plumes noires. Mon nez s’allongeât jusqu’à devenir un bec bien acéré. Mes jambes semblèrent se ratatiner et bientôt de longues serres remplacèrent mes jolis ongles roses. Je voulus parler, mais je ne réussi qu’à articuler un malheureux « crouac », tout penaud.

-« Te voilà bien punie, n’est-ce pas Sofie de ton peu de sérieux. Tu vas vivre dans le plumage de cet oiseau pendant quelques temps. Tu vas en profiter pour découvrir de nouveaux horizons, de nouvelles façons de vivre. N’oublie pas qu’il doit en découler pour toi une autre façon d’agir. Moins irréfléchie. Plus posée. Lorsque tu seras parvenue à cette forme de sagesse, tu redeviendras la fée que tu étais. Mais une fée sensée et riche de bon sens. Et maintenant va et souviens toi de mes conseils. »

J’avoue que sur le moment, je me retrouvai toute bête… Vivre dans le plumage d’un corbeau, quelle idée ! En quoi cela pourrait-il me donner de la sagesse ? C’était une farce ! Un cauchemar ! J’allais me réveiller ! Mais je sautillais sur deux pattes en poussant de lamentables « crouac, crouac… » sans pouvoir rien faire… Khnoum eut un grand rire de gorge, ouvrit la fenêtre et en me montrant l’horizon il dit simplement :

-« Va, Sofie… Et n’oublie pas : tu ne reviendras toi-même qu’avec de la patience et beaucoup d’efforts… »